— Vous oublier! ah! cher du Vallon, oublie-t-on les plus beaux jours de sa jeunesse et ses amis dévoués, et les périls affrontés ensemble! mais c'est-à-dire qu'en vous revoyant il n'y a pas un instant de notre ancienne amitié qui ne se présente à ma pensée.
— Oui, oui, dit Porthos en essayant de redonner à sa moustache ce pli coquet qu'elle avait perdu dans la solitude, oui, nous en avons fait de belles dans notre temps, et nous avons donné du fil à retordre à ce pauvre cardinal.
Et il poussa un soupir. D'Artagnan le regarda.
— En tout cas, continua Porthos d'un ton languissant, soyez le bienvenu, cher ami, vous m'aiderez à retrouver ma joie; nous courrons demain le lièvre dans ma plaine, qui est superbe, ou le chevreuil dans mes bois, qui sont fort beaux: j'ai quatre lévriers qui passent pour les plus légers de la province, et une meute qui n'a point sa pareille à vingt lieues à la ronde.
Et Porthos poussa un second soupir.
— Oh, oh! se dit d'Artagnan tout bas, mon gaillard serait-il moins heureux qu'il n'en a l'air?
Puis tout haut:
— Mais avant tout, dit-il, vous me présenterez à madame du Vallon, car je me rappelle certaine lettre d'obligeante invitation que vous avez bien voulu m'écrire, et au bas de laquelle elle avait bien voulu ajouter quelques lignes.
Troisième soupir de Porthos.
— J'ai perdu madame du Vallon il y a deux ans, dit-il, et vous m'en voyez encore tout affligé. C'est pour cela que j'ai quitté mon château du Vallon près de Corbeil, pour venir habiter ma terre de Bracieux, changement qui m'a amené à acheter celle-ci. Pauvre madame du Vallon, continua Porthos en faisant une grimace de regret; ce n'était pas une femme d'un caractère fort égal, mais elle avait fini cependant par s'accoutumer à mes façons et par accepter mes petites volontés.