Des bancs étaient disposés de place en place; les quatre promeneurs s'arrêtèrent devant l'un d'eux. Athos fit un signe, d'Artagnan et Porthos s'assirent. Athos et Aramis restèrent debout devant eux.

Au bout d'un moment de silence dans lequel chacun sentait l'embarras qu'il y avait à commencer l'explication:

— Messieurs, dit Athos, une preuve de la puissance de notre ancienne amitié, c'est notre présence à ce rendez-vous; pas un n'a manqué, pas un n'avait donc de reproches à se faire.

— Écoutez, monsieur le comte, dit d'Artagnan, au lieu de nous faire des compliments que nous ne méritons peut-être ni les uns ni les autres, expliquons-nous en gens de coeur.

— Je ne demande pas mieux, répondit Athos. Je suis franc; parlez avec toute franchise: avez-vous quelque chose à me reprocher, à moi ou à M. l'abbé d'Herblay?

— Oui, dit d'Artagnan; lorsque j'eus l'honneur de vous voir au château de Bragelonne, je vous portais des propositions que vous avez comprises; au lieu de me répondre comme à un ami, vous m'avez joué comme un enfant, et cette amitié que vous vantez ne s'est pas rompue hier par le choc de nos épées, mais par votre dissimulation à votre château.

— D'Artagnan! dit Athos d'un ton de doux reproche.

— Vous m'avez demandé de la franchise, dit d'Artagnan, en voilà; vous demandez ce que je pense, je vous le dis. Et maintenant j'en ai autant à votre service, monsieur l'abbé d'Herblay. J'ai agi de même avec vous et vous m'avez abusé aussi.

— En vérité, monsieur, vous êtes étrange, dit Aramis; vous êtes venu me trouver pour me faire des propositions, mais me les avez- vous faites? Non, vous m'avez sondé, voilà tout. Eh bien! que vous ai-je dit? que Mazarin était un cuistre et que je ne servirais pas Mazarin. Mais voilà tout. Vous ai-je dit que je ne servirais pas un autre? Au contraire, je vous ai fait entendre, ce me semble, que j'étais aux princes. Nous avons même, si je ne m'abuse, fort agréablement plaisanté sur le cas très probable où vous recevriez du cardinal mission de m'arrêter. Étiez-vous homme de parti? Oui, sans doute. Eh bien! pourquoi ne serions-nous pas à notre tour gens de parti? Vous aviez votre secret comme nous avions le nôtre; nous ne les avons pas échangés, tant mieux: cela prouve que nous savons garder nos secrets.

— Je ne vous reproche rien, monsieur, dit d'Artagnan, c'est seulement parce que M. le comte de La Fère a parlé d'amitié que j'examine vos procédés.