—Où trouverai-je de ce poison, et pourquoi ne t'avais-je point dit, mon ami, avant de te quitter, de me préparer une bague pareille, pour le cas où je serais séparée de toi?
Je m'informai si quelqu'un s'était offert pour veiller près du mort. Personne n'avait eu cette piété. Je demandai à rester près de lui et à prier.
Je savais que M. de Condorcet avait une femme jeune et belle. Je savais qu'elle avait un jeune enfant et qu'elle aimait d'une profonde tendresse cet homme qui eût pu être son père; je savais encore qu'elle avait, rue Saint-Honoré, nº 352, un petit magasin de lingerie. Au-dessus de la boutique, elle faisait des portraits, et de ce travail, ainsi que de la vente de son magasin, elle vivait, elle, sa sœur malade, sa vieille gouvernante et son jeune enfant.
La permission demandée par moi m'étant accordée et le cadavre ne devant être enterré que le lendemain, je pris une plume et j'écrivis à madame de Condorcet.
«Madame,
»Je suis comme vous une femme qui pleure l'homme dont elle est séparée peut-être pour toujours. Le hasard m'a conduite près du lit de mort d'un des plus grands hommes de notre époque. Je ne vous le nomme pas, madame; vous devinerez de qui je veux parler. Je vous envoie ma femme de chambre et la voiture qui m'a conduite ici; elle vous y amènera; ce n'est point à moi qu'est réservé l'honneur de rendre les derniers devoirs à celui pour qui je prie.»
Je donnai la lettre à Jacinthe, je lui dis de partir pour Paris et de la porter à son adresse.
Elle partit.
Vers le soir, les visiteurs, qui avaient entouré le lit toute la journée, devinrent plus rares.
Telle est l'influence des choses pieuses que, parmi tous ces hommes grossiers, pas un ne songea non-seulement à m'insulter, mais à rire de moi.