TOME II

IX

SUITE DU MANUSCRIT

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XVI

Nous fîmes quelques pas en silence. Puis tout à coup un grand frisson courut parmi cette foule et gagna les condamnés eux-mêmes, car, comme les charrettes tournaient la porte Saint-Honoré, quoiqu'ils fussent assis à reculons et qu'ils ne pussent par conséquent voir l'instrument de leur supplice, ils devinèrent qu'ils étaient arrivés en face de lui.

Moi, au contraire, j'éprouvai un sentiment de joie; je me dressai sur la pointe des pieds et je vis la guillotine élevant au-dessus de toutes les têtes ses deux grands bras rouges vers le ciel, où tendent toutes choses. J'en étais arrivée à préférer même le néant, qui effrayait tant ces malheureux, au doute dans lequel je vivais depuis plus de deux ans.

—Nous y sommes, n'est-ce pas? demanda un forçat d'une voix sombre.

—Nous allons y être dans cinq minutes.

—On nous guillotinera les derniers, puisque nous sommes dans la dernière charrette, dit un autre de ces malheureux se parlant à lui-même. Nous sommes trente, un par minute, c'est encore une demi-heure que nous avons à vivre.