Ce cri devint un applaudissement général qui ne cessa que lorsqu'on vit ma fenêtre s'éclairer et moi apparaître derrière le vitrail colorié.

D'ailleurs Talma allait parler, et tout le monde se taisait pour écouter Talma.

De même que le grand artiste avait mis une suprême coquetterie dans son costume, il avait appelé à son aide toute la magie de sa voix veloutée.

Il commença donc en anglais:

Quelle clarté soudaine à travers la fenêtre
S'allume? Est-ce l'Amour ou toi qui va paraître,
Belle Juliette, ange blond et vermeil
Qui fait pâlir Phébé? Lève-toi, doux soleil,
Bien autrement brillant que cette reine pâle
Qui porte sur son front la couronne d'opale.
Fuis sur ton char nacré, Phébé, c'est l'astre d'or.
Ma vierge, mon amour, mon ange, mon trésor,
Ta lèvre qui s'agite est-elle donc muette,
Que mon oreille écoute en vain, ô Juliette?
Que tes yeux sans ta voix me parlent à leur tour,
Et je leur répondrai par un seul mot: Amour
Tes yeux, qu'ai-je dit là, non, ce sont deux étoiles
Que la nuit veut en vain éteindre dans ses voiles,
Et qui, lançant leurs feux à l'horizon lointain,
Font chanter les oiseaux qui rêvent le matin.
Voyez comme sa joue avec grâce tombée,
Cherche un flexible appui sur sa main recourbée.
Que ne suis-je le gant qui couvre cette main,
Et de sa joue en fleur caresse le carmin.

J'ouvris la fenêtre au milieu des applaudissements donnés à Talma et qui redoublèrent à ma vue.

J'avais à répondre un seul mot:

Hélas!

ROMÉO.
Elle a parlé! Tais-toi, brise inquiète,
Laisse venir à moi la voix de Juliette,
Messager lumineux, aux paroles de miel,
Qui de la part de Dieu descend vers moi du ciel
Et passe plus brillant à travers le nuage
Que ne le fait l'éclair, ce glaive de l'orage!
JULIETTE.
Oh! Roméo, pourquoi te nommer Roméo?
Oh! renonce à ce nom, si terrible et si beau!
Renonce à ta famille ou bien dis-moi je t'aime!...
Et c'est moi qui, dès lors, encourant l'anathème,
Reniant aussitôt le nom qui te déplaît,
C'est moi qui cesserai d'être une Capulet.
ROMÉO, à lui-même.
Dois-je à présent parler? ou dois-je encore me taire?
JULIETTE.
C'est ton nom qui te fait un crime involontaire,
Et cependant, grand Dieu! que m'importe ton nom;
T'appelant Montaigu, m'aimerais-tu moins?—Non!
Aucun des éléments qui composent notre être
N'est dans le nom qu'un père à son fils doit transmettre.
Ton nom n'est ni ta main, ni tes yeux, ni ton cœur,
Ni cette douce voix qui te fait mon vainqueur,
Car enfin, Roméo, si nous nommions la rose,
Aux baisers du matin sous le buisson éclose,
D'un autre nom offrant un autre sens pour nous,
Le parfum de la rose en serait-il moins doux?
L'escarboucle qui luit dans la nuit la plus sombre
Par son nom ou ses feux éclaire-t-elle l'ombre?
Si Roméo voulait n'être plus Roméo
En serait-il moins brave, en serait-il moins beau?
Le fourreau changerait seulement, non la lame,
Et dans le même corps survivrait la même âme.
ROMÉO., se faisant voir de Juliette.
Au lieu de m'appeler de ce nom détesté,
Appelle-moi l'Amour ou la Fidélité.
Et me venant de toi, je tiendrai le baptême
Pour être aussi sacré que venant de Dieu même.
JULIETTE.
Qui donc es-tu qui viens épiant mes ennuis
Si promptement répondre à mes plaintes?...
ROMÉO.
Je suis
Un homme dont le nom est maudit, chère sainte,
Puisque ce nom chez toi n'éveille que la crainte,
Et qui renoncerait à ce nom criminel,
Fût-il prêt d'en signer son bonheur éternel.
JULIETTE.
À peine ai-je une fois parmi des bruits frivoles,
Entendu cette voix prononcer vingt paroles
Que déjà de mon cœur son accent est connu,
N'es-tu pas Roméo, le fils de Montaigu?
ROMÉO.
Non, non, je ne suis pas Roméo, je te jure.
JULIETTE.
Ta présence en ces lieux, jeune homme, est une injure.
Que veux-tu? qui t'amène en ce jardin? pourquoi
Y venir à cette heure et dans la nuit, dis-moi?
Comment as-tu franchi la muraille, elle est haute.
S'il t'arrive un malheur, ce sera par ta faute,
Car si quelqu'un des miens te rencontrait ici,
De lui tu n'obtiendrais ni pitié, ni merci.
ROMÉO.
L'amour de son flambeau m'a prêté la lumière;
Tu sais que pour son aile il n'est point de barrière;
Son aile m'a porté de ce côté des murs
Et son flambeau guidé par les chemins obscurs.
Quant à craindre des tiens la présence importune,
Je risque en ce moment une pire infortune.
Et bien plus que leur glaive à l'éclair furieux,
Je crains le doux éclair qui jaillit de tes yeux.
JULIETTE.
Oh! pour le monde entier, si près de ma demeure,
Non, je ne voudrais pas qu'on te vît à cette heure.
ROMÉO.
Oh! ne crains rien, te dis-je, à l'œil qui me poursuit
J'échappe enveloppé du manteau de la nuit!
Et d'ailleurs une mort regrettée et prochaine
Vaut mieux que de longs jours exposés à ta haine.
JULIETTE.
Mais quelle intention sitôt avant le jour
T'a conduit en ces lieux?
ROMÉO.
Juliette, l'amour!
Qui règne sur nos cœurs comme le vent sur l'onde
Et qui pour te revoir à l'autre bout du monde
M'entraînerait bravant les flots et les éclairs
Au sein de la tempête et par delà les mers.
JULIETTE.
Si le masque des nuits ne couvrait mon visage
Tu verrais, crois-le bien, de la pudeur sauvage
La rougeur virginale à cet aveu trop prompt
S'élancer de mon cœur et monter à mon front.
Mais pourtant, Roméo, si tu m'aimes, écoute.
Dis la main sur ton cœur: oui, je t'aime! Le doute
Est permis à qui veut aimer sincèrement
Et tout donner, cœur, âme et corps à son amant.
On dit que Jupiter, patron de l'imposture,
Sourit aux faux amants dont la foi se parjure:
Mais que nous fait à nous Jupiter, dieu païen.
Le Dieu qui nous écoute et se fait le gardien
Des serments échangés entre deux nobles âmes,
N'est point un Dieu jaloux du déshonneur des femmes.
C'est un Dieu bon, aimant, miséricordieux,
Que s'il a mis l'amour en mon âme et tes yeux,
L'a mis pour qu'en tes yeux mon âme le respire
Et qu'en mon âme alors tes yeux le puissent lire.
Et si je dis cela si vite, souviens-toi
Que c'est qu'en ce jardin, t'ignorant près de moi,
J'ai laissé de mon cœur comme une onde de l'urne,
Échapper le secret de ma fièvre nocturne.
Ce qui vient à l'instant par toi d'être entendu
Était dit à la nuit seule, beau Montaigu.
Ne va donc pas à tort me croire trop pressée
Par l'éblouissement d'une amour insensée.
ROMÉO.
Oh! je te jure ici par la reine des cieux
Qui fuit à l'horizon, croissant silencieux...
JULIETTE, l'interrompant.
Oh! non, ne jure pas par la lune infidèle
Qui chaque nuit présente une face nouvelle.
Car ton amour serait peut-être aussi changeant
Qu'est changeante la reine à la face d'argent.
ROMÉO.
Quelle divinité veux-tu donc que je prenne
À témoin de l'amour qui brûle dans ma veine?
JULIETTE.
Aucune! il vaut bien mieux ne pas jurer, crois-moi.
Dis seulement: Je t'aime! et confiante en toi,
Pour t'entendre redire une autre fois: Je t'aime!
Ami, je te dirai: Jure-moi par toi-même,
Et je n'ai plus besoin et de prêtre et d'anneau,
Car d'aujourd'hui mon cœur s'appelle Roméo.
ROMÉO.
Ange d'amour, merci!
JULIETTE.
Maintenant, ma chère âme,
Que mon cœur a jeté sa trop subite flamme,
Ne va pas comparer cette flamme à l'éclair
S'éteignant aussitôt qu'il a brillé dans l'air.
Non, le bourgeon d'amour que ce soir favorise,
S'il est tout un printemps caressé par la brise,
Peut par nous doucement, jusqu'à l'été conduit,
Après sa belle fleur nous donner son beau fruit!
Et maintenant, ami, que ta nuit soit plus douce
Que celle que l'oiseau dort dans son lit de mousse!
ROMÉO.
Eh quoi! partir déjà?
JULIETTE.
Qu'en dis-tu, mon amour?
ROMÉO.
Je dis pour te quitter qu'il est bien loin du jour;
J'aurais voulu de toi quelque faveur plus grande.
JULIETTE.
Voyons, explique-toi, qu'exiges-tu, demande?
Ne crains pas d'épuiser mon amour s'il t'est cher;
Mon amour est profond et grand comme la mer.
LA NOURRICE, appelant de l'intérieur.
Juliette!
JULIETTE.
On m'appelle!
ROMÉO.
Ô chère âme!
JULIETTE, à sa nourrice.
Demeure.
Nourrice, me voici.

À Roméo.