Je ne sais pas moi-même ce que je jouais; il me serait impossible de remettre à sa place une des notes de cette improvisation. Or, comme dans la foudre antique, où Vulcain avait tordu en un seul faisceau le tonnerre, les éclairs et la pluie, j'avais tordu moi, le plaisir, le bonheur et les larmes.
On m'a reparlé tant de fois de cette improvisation qu'il fallait bien qu'elle eût quelque chose d'extraordinaire.
Comme toujours, elle me laissa mourante.
Mais madame Tallien et Barras, qui avaient déjà vu deux ou trois fois le même effet se reproduire sur moi, loin d'être inquiets, affirmèrent qu'il fallait me laisser à moi-même, que les soins de ma femme de chambre me suffiraient, et que le lendemain je m'éveillerais plus fraîche et plus belle.
Alors j'entendis le bruit que firent les dames en prenant leurs châles et leurs chapeaux. Quelques lèvres féminines se posèrent sur mon front. Les adieux s'échangèrent; Barras à son tour me dit adieu en me serrant la main; je crois que je la lui serrai à mon tour.
J'entendis les voitures qui quittaient l'hôtel, puis la voix de ma femme de chambre qui me demandait si je voulais me mettre au lit.
Je m'appuyai à son bras, haletante, la tête renversée, et je gagnai ma chambre.
Les fleurs en avaient disparu, mais le parfum en était resté. C'était un mélange d'odeurs énervantes; la rose, le jasmin, le chèvrefeuille y avaient mêlé leurs arômes. Ma femme de chambre me dévêtit de mon costume de Juliette et me mit au lit.
Mon lit lui-même était imprégné d'odeurs enivrantes. Je continuai mes rêves quoiqu'à moitié éveillée, mes yeux se fixèrent sur la fenêtre par où Juliette attendait Roméo.
Tout à coup la fenêtre s'ouvrit, je reconnus Barras.