Elle repoussa et referma la fenêtre, gagna son lit à tâtons, y rentra toute mouillée et toute grelottante et jeta par-dessus sa tête son drap pareil à un linceul.

Là, dans cette tombe anticipée, les objets commencèrent à se fondre les uns dans les autres et à s'éteindre lentement dans son esprit. Elle ressentit cette sensation glaciale qu'elle avait éprouvée, quand roulée par les flots de la Seine elle avait cru qu'elle allait mourir, et, dans une condition pareille d'insensibilité croissante, il lui sembla glisser sur cette pente rapide de la vie à la mort.

Puis il vint un moment où elle n'éprouva plus rien que cette sensation douloureuse au cœur qui disparut peu à peu, et qui en disparaissant ne lui laissa même pas le sentiment de son existence.

Elle crut être morte: elle dormait.

Le lendemain, n'ayant pas eu le temps de fermer les volets de sa fenêtre, elle fut réveillée par un doux rayon de soleil qui venait se jouer sur son visage. Ce soleil, soleil de mars encore pâle et maladif, lui arrivait à travers les branches sans feuillage des arbres encore mal éveillés et à peine revenus à la vie. Il y avait entre ces arbres et elle une ressemblance: c'était, malgré les souvenirs du passé, une espèce d'hésitation à renaître.

Mais enfin ce soleil, tout pâle qu'il fût, était déjà un rayon d'espérance, une certitude d'exister encore. Éva ouvrit sa fenêtre: la pluie avait cessé, il faisait un de ces temps troubles du printemps où l'air est si chargé de vapeurs qu'il a peine à entrer dans les poumons, et que la poitrine, tout en respirant, reste oppressée par une atmosphère trop lourde.

Tout était la même chose dans le jardin, seulement tout semblait devenu inculte et avoir poussé au hasard comme la tristesse dans le cœur; l'herbe était haute et détrempée, le ruisseau grossi par la pluie était sorti de son lit, l'arbre de la science n'avait plus ni fruits ni feuilles, et courbait au vent sa tête échevelée; la tonnelle, réduite aux rameaux tortueux de la vigne, semblait un berceau dévasté, aux treillages duquel se suspendaient des sarments languissants et morts, ou près de mourir.

Aucun oiseau ne chantait, son beau rossignol et ses douze fauvettes n'étaient point encore revenus, et peut-être ne reviendraient pas ou, reviendraient comme elle tristes et silencieux.

De ses beaux jours écoulés dans cette petite maison bien-aimée, Éva ne se souvenait que des jours joyeux du printemps, des jours brûlants de l'été et des jours poétiques de l'automne; elle avait oublié ces jours mélancoliques d'hiver, où son jardin ne lui donnait ni soleil ni ombre, et où elle ne l'animait plus elle-même par ses cris joyeux et sa jeunesse vagabonde.

Elle fut obligée de refermer sa fenêtre et de rentrer dans son lit; bientôt elle entendit des pas: c'étaient ceux de la vieille Marthe, qui, dans son empressement de la revoir, venait s'informer si elle était éveillée. Elle lui cria d'entrer.