Mais, par cette nuit noire, par cette pluie fine et glacée, une pareille visite était impossible.

Elle monta droit à sa petite chambre, blanche et pure comme si elle l'eût quittée la veille et comme si elle y eût été attendue d'heure en heure. Là, il lui fallut répondre aux questions qui se pressaient sur les lèvres de Marthe. La vieille femme avait sa passion aussi; elle aimait Jacques Mérey d'un autre amour qu'Éva, mais aussi profond et presque aussi passionné.

Cependant elle s'aperçut qu'Éva, mourante de fatigue et d'insomnie, avait besoin d'être seule.

Elle voulut la déshabiller et la mettre au lit comme autrefois.

Éva, qui ne demandait pas mieux que de reprendre ses anciennes habitudes, se laissa faire, mais exigea seulement qu'en sortant de sa chambre Marthe laissât une bougie allumée; les yeux d'Éva avaient besoin de passer en revue tous les objets familiers à son enfance dont la chambre était semée et devant lesquels, en présence de Marthe, son cœur n'eût point osé se répandre comme dans la solitude et le silence.

Aussi à peine Marthe fut-elle sortie que ses yeux se rouvrirent et qu'elle revit avec ravissement son buis bénit apporté par Baptiste et son christ d'ivoire autour duquel son buis faisait une espèce de crèche.

Éva pensait dans quelle pureté d'âme elle avait été arrachée à cette chambre bénie, et à tout ce qu'elle avait vu, à tout ce qu'elle avait éprouvé, à tout ce qu'elle avait souffert depuis qu'elle en était sortie.

Pas un souvenir qu'elle eût à combattre ou à repousser dans toute cette chambre; c'était le côté blanc et radieux de sa vie. Le seuil de cette chambre dépassé, la porte de la rue fermée sur elle, là avait commencé la vie de douleur, de tristesse et de remords.

Marthe sortie, elle se leva, prit sa bougie, visita tous ces objets qui à peine avaient un nom et qui étaient son univers à elle, les baisa, les salua comme à un retour, se mit à genoux devant son christ, quoiqu'elle ne sût pas prier les prières ordinaires, mais seulement verser devant l'homme du dévouement, devant le Dieu de la douleur, le trop-plein de son âme.

Elle voulut ouvrir la fenêtre et essayer de regarder dans le jardin, mais le vent s'y engouffra, éteignit la bougie, et la pluie qui tombait toujours épaisse et l'absence complète de lune l'empêchèrent de rien distinguer, comme si ce passé dans lequel elle essayait de rentrer était désormais fermé pour elle.