—Ma chère demoiselle, votre déjeuner vous attend.

Le dernier coup sonnait encore qu'Éva entendit le pas de Marthe, que la porte de sa chambre s'ouvrit, et que la voix de la bonne femme lui dit, d'un ton plus triste peut-être, mais sans changer la formule ordinaire:

—Ma chère demoiselle, votre déjeuner vous attend.

—C'est bien, Marthe. J'y vais, répondit Éva.

Marthe referma la porte, Éva s'habilla rapidement et descendit.

Rien n'était changé à la salle à manger: la table et les chaises étaient à la même place, la petite table ronde à laquelle, pendant sept ans, s'était assise Éva en face de Jacques!

Cette fois il n'y avait qu'un couvert, mais cette fois encore c'était le déjeuner ordinaire: du beurre, du miel en rayon, des œufs et du lait.

Marthe ne s'était point informée si pendant sa longue absence Éva avait changé d'habitudes, elle avait servi son déjeuner d'autrefois; pour elle, Éva, toujours jeune, toujours belle, était restée la même Éva.

Chacune des choses qu'elle voyait produisait une sensation nouvelle sur la jeune fille: la vieille femme entrant à la même heure, lui annonçant avec les mêmes paroles que le déjeuner était servi; Éva descendant par le même escalier, entrant dans la même salle à manger, mais se trouvant seule à cette table sur laquelle le même déjeuner était servi! c'était un mélange de sentiments doux et cruels à la fois. Quoique ces sentiments lui ôtassent cet appétit juvénile avec lequel elle faisait fête à ce repas frugal, elle ne voulut pas attrister Marthe, se mit à table comme elle avait coutume de le faire et s'efforça de manger.

Marthe la regardait avec bonheur. Chez les esprits vulgaires, l'appétit ou même l'apparence de l'appétit est dans les douleurs physiques comme dans les douleurs morales un symptôme de convalescence.