Lorsqu'Éva eut mangé un œuf, écorné son rayon de miel, goûté son beurre battu du matin même et bu la moitié de sa tasse de lait, Marthe, qui ne s'apercevait pas que c'était pour elle qu'elle avait fait cet effort, se disait joyeusement tout bas:
—Allons, allons, tout n'est pas perdu encore.
Quelque envie qu'eût Éva de visiter le jardin, il était encore inabordable; mais le soleil, qui allait s'éclaircissant et s'échauffait de plus en plus, promettait de le sécher avant la fin de la journée.
Éva, d'ailleurs, avait dans la maison bien d'autres points à revoir et qui lui étaient aussi chers que ceux du jardin; elle avait à revoir, mais elle n'y songeait pas sans une plus vive émotion encore, le laboratoire de Jacques Mérey...
Ce laboratoire, qui était sa demeure ordinaire, et dont elle avait cherché la lueur de la lampe à travers la haute et étroite fenêtre! c'était à cette lampe que regardaient ceux qui venaient le soir ou la nuit pour réclamer les soins du docteur.
Tant que cette lampe brûlait, nul n'hésitait à frapper; il est vrai qu'éteinte on frappait encore, mais avec hésitation, quoique le docteur mît la même rapidité à répondre.
C'est dans ce laboratoire qu'était le piano où Éva avait pris ses premières leçons de musique et où la première fois, à la suite d'un effroyable orage et de la révolution produite chez elle par le tonnerre tombé à trente pas d'elle, elle avait joué d'une façon continue et même remarquable un air que Jacques essayait depuis trois mois inutilement de lui faire répéter.
C'est à ce laboratoire que montait régulièrement Baptiste, dont elle reconnaissait la présence au son particulier que rendait sa jambe de bois en frappant sur les marches de l'escalier! et, comme si rien de ses anciens souvenirs ne devait lui faire défaut, au moment où montée elle-même à ce laboratoire, dont elle n'avait ouvert la porte qu'avec une anxiété superstitieuse, tant il lui semblait qu'elle allait y retrouver Jacques poursuivant quelqu'une de ses expériences mystérieuses, Éva regardait tristement les touches muettes et poudreuses du piano qui n'avait pas été touché depuis trois ans, elle entendit frapper à la porte et, un instant après, le bruit sur l'escalier de la jambe de bois de Baptiste qui allait se rapprochant.
Enfin la porte s'ouvrit, et Baptiste parut sur le seuil, toujours le même, toujours joyeux, toujours reconnaissant.
—Ah! chère demoiselle, dit-il en joignant les mains et en la regardant avec son admiration habituelle, il y a cinq minutes que j'ai appris que vous étiez revenue cette nuit, et j'accours vous demander de vos nouvelles et de celles de notre cher maître, le citoyen Jacques. Car s'il était revenu après ce qui s'est passé, ce n'eût point été une preuve que vous dussiez revenir. Mais du moment où c'est vous qui revenez, rien ne peut empêcher, s'il est vivant encore, qu'il revienne à son tour. Seulement vous avez les yeux bien rouges et vous avez bien pleuré. Est-ce qu'il serait mort?