Éva se hasarda sur ces gazons qui deux heures auparavant étaient détrempés, et que deux heures de soleil avaient suffi pour raffermir.
Parmi ces gazons on apercevait, la tête penchée, quelques peureuses pâquerettes, quelques craintifs boutons d'or. Les bords du ruisseau, ravivés, se tapissaient d'une mousse printanière dans laquelle frémissaient les premiers atomes de la vie végétale.
Le bassin que formait l'eau était encore trouble, mais peu à peu l'eau se filtrait et commençait à transparaître; enfin l'arbre de la science du bien et du mal, le beau pommier qui faisait le point culminant du jardin, avant même ses premiers bourgeons, laissait distinguer ses premières fleurs.
Si l'on eût appuyé son oreille contre la terre, à coup sûr, dans le sein de cette mère commune, on eût entendu sourdre la vie et se préparer les fleurs du printemps et les fruits de l'été.
Éva prit son beau pommier entre ses bras et baisa ses branches rougissantes. Le pommier dont elle avait vu rougir les fruits, le ruisseau où elle s'était regardée pour la première fois en allant y boire comme Scipio, étaient ses deux plus vieux amis. Puis elle regarda dans la grotte des Fées ce bassin d'eau limpide où elle allait chercher la fraîcheur du bain pendant les jours brûlants de l'été, et où elle avait donné ces premiers signes de pudeur qui annonçaient non seulement qu'elle devenait intelligente, mais encore qu'elle devenait femme.
Elle descendit de là jusqu'à la tonnelle de vigne; là, aucune apparence de vie ne s'éveillait encore: la vigne, qui contient ce sang végétal qui a tant de ressemblance avec notre sang, est la dernière qui s'éveille parmi les arbrisseaux; des buissons de syringa où venait chanter le rossignol étaient encore dénudés de toutes leurs feuilles.
Mais à défaut du rossignol, virtuose du printemps, ils avaient déjà donné asile au rouge-gorge, rustique chanteur chargé de consoler la chaumière, par sa présence et son babil, de l'absence du soleil et du silence des autres oiseaux chanteurs.
Souvent Éva s'était amusée, pendant les jours anniversaires de ceux qui passaient sur sa tête, à regarder cet hôte familier et amical pour qui tout semble sujet de curiosité et qui, de son œil vif et spirituel comme celui de la fauvette et du rossignol, vient examiner l'homme, dans lequel il ne peut s'habituer à voir un ennemi.
Était-ce un nouvel habitant du jardin, ou le gentil oiseau l'avait-il déjà connue aux jours de son bonheur? il s'approcha si près d'elle qu'elle eut grande envie de croire qu'il la reconnaissait et qu'il voulait aussi fêter son retour.
Éva avait retrouvé son paradis, mais son paradis que sa faute avait fait triste et désert, et celui qu'elle y attendait en frissonnant encore plus de crainte que d'amour, ce n'était point Adam, le complice de sa faute, c'était l'ange à l'épée flamboyante qui venait de la part de Dieu pour lui pardonner ou la punir.