XXII
Beaurepaire
Quand le jour vint, Jacques Mérey était déjà à Château-Thierry.
Nous devons dire que, se retrouvant seul avec ses souvenirs, Jacques Mérey s'y était abandonné complètement. Il avait oublié Danton, Dumouriez, Beaurepaire, Paris, Verdun, pour se replonger tout entier dans sa pauvre petite ville d'Argenton et en revenir au cœur de son cœur—comme dit Hamlet—, à Éva.
Quelle douce et triste nuit que cette nuit passée tout entière avec l'absente. Combien de soupirs, combien d'exclamations à moitié étouffées! Combien de fois le doux nom d'Éva fut-il répété, les bras étendus pour saisir le vide!
Paris et sa sanglante fantasmagorie faisaient fuir le rêve adoré. Mais, aussitôt que disparaissaient l'échafaud, les têtes coupées au poing du bourreau, les hurlements des femmes, les cris sortis des prisons, le pas régulier des patrouilles nocturnes, il rentrait par la porte d'or dans la vie du pauvre amant.
Mais à peine le jour fut-il venu que la vie réelle, comme une femme jalouse, vint réclamer le voyageur et s'emparer de lui par tous les sens. Les routes sont couvertes de volontaires qui rejoignent en chantant la Marseillaise. Les collines sont hérissées de camps, de gardes nationaux à droite et à gauche du chemin, le vieux paysan armé veille sur son sillon.
—Où sont tes enfants, vieillard?
—Ils marchent à l'ennemi.
—Et quand l'ennemi les aura tués?
—Il faudra nous tuer à notre tour.