Jacques Mérey se pencha sur la carte.
—Écoutez, Thévenot, dit Dumouriez, et ne perdez pas un mot de ce qu'il va dire.
—Soyez tranquille, général.
Il y avait quelque chose de solennel, presque de sacré, dans ces trois hommes qui, inclinés sur une carte, conspiraient l'honneur de la France et le salut de trente millions d'hommes!
—Il y a, dit Jacques Mérey au milieu du plus profond silence, cinq défilés dans la forêt d'Argonne. Suivez-les sous mon doigt. Le premier, à l'extrémité du côté de Semuy, appelé le Chêne Populeux; le second, à la hauteur de Sugny, appelé la Croix-au-Bois; le troisième, en face Brécy, appelé Grand-Pré; le quatrième, en face Vienne-la-ville, appelé la Chalade; le cinquième, enfin, qui n'est autre que la route de Clermont à Sainte-Menehould, appelé les Islettes. Les plus importants sont ceux de Grand-Pré et des Islettes.
—Malheureusement aussi les plus éloignés de nous; aussi à ceux-là je me porterai moi-même avec tout mon monde.
—Maintenant, dit Jacques Mérey, pour accomplir cette opération, vous avez deux routes: l'une qui passe derrière la forêt et qui dérobe votre marche à l'ennemi, l'autre qui passe devant et qui la lui révèle.
Dumouriez réfléchit un instant.
—Je passerai devant, dit-il; en nous voyant faire ce mouvement, je connais Clerfayt, c'est M. Fabius en personne; il croira qu'il m'est arrivé des renforts et que j'attaque séparément Autrichiens et Prussiens; il se retirera derrière Stenay, dans son camp fortifié de Brouenne. Mettez-vous là, Thévenot.
Thévenot s'assit, et, tout fiévreux de la même fièvre qui brûlait le général en lutte avec son génie, tira à lui plume et papier, et attendit.