L'œil loyal et profond du docteur l'inquiétait bien de temps en temps, en ce qu'il plongeait jusqu'au fond de sa poitrine, comme s'il n'était pas entièrement convaincu du dévouement de Dumouriez à la République; mais sous ce rapport il avait affaire à forte partie; d'ailleurs les faits étaient là pour démentir les soupçons.

On accusait Dumouriez d'avoir été un peu trop courtois pour les Prussiens en retraite; mais Jacques Mérey savait d'où lui en était venu l'ordre, puisque cet ordre c'était lui-même qui l'avait transmis.

Dumouriez, sous prétexte de présenter au ministère son plan favori de l'invasion belge, était revenu à Paris étudier de son œil intelligent la situation. La royauté abolie, la république proclamée, venaient mettre un obstacle à son plan favori: faire du duc de Chartres un roi de France; mais il savait combien facilement la France, bonne fille au fond, se laisse aller à ses haines et à ses enthousiasmes du moment.

Il pensait donc que tout espoir n'était point perdu et qu'il fallait laisser faire au temps.

À sa première entrevue avec Mme Roland, Dumouriez, qui n'avait pas encore changé les talons rouges de Versailles contre les bottes de Valmy, avait traité un peu trop lestement la sévère matrone qui disait d'elle-même: «Personne moins que moi n'a connu la volupté.» Mme Roland, qui était le véritable ministre, qui sentait sa supériorité sur Roland et qui craignait avant tout le ridicule pour son mari, lui avait plus gardé rancune de ses façons cavalières envers elle, que de sa chute du ministère. En tout cas, le ministère girondin avait été admirable pour Dumouriez. Il l'avait, dans la mesure de son pouvoir, soutenu physiquement, et, dans la mesure de sa popularité, soutenu moralement. C'était à Dumouriez vainqueur de reconnaître à son retour à Paris la part que ses loyaux ennemis avaient prise à sa victoire, et à amener, s'il était possible, un rapprochement entre la Montagne et la Gironde. La chose était d'autant plus facile qu'il y avait déjà eu rapprochement entre Dumouriez et Danton.

La première représentation de la Belle Fermière devait compléter ce raccommodement.

En arrivant à Paris, Dumouriez s'était présenté au ministère de l'Intérieur; puis, en passant du cabinet du ministre au salon de Mme Roland, il avait fait prendre dans sa voiture un magnifique bouquet qu'il lui avait offert. Mme Roland avait reçu en souriant cet emblème des choses frivoles et éphémères; et, sur cette demande de Dumouriez:

—Voyons, que pensez-vous de moi?

Elle avait répondu:

—Je vous crois quelque peu royaliste.