Alors Danton sembla se replier sur lui-même:
—Il y a assez longtemps que je vis de calomnie, continua-t-il; elle s'est étendue sans façon sur mon compte, et toujours elle s'est d'elle-même démentie par ses contradictions; j'ai soulevé le peuple au début de la Révolution, et j'ai été calomnié par les aristocrates; j'ai fait le 10-Août, et j'ai été calomnié par les modérés; j'ai poussé la France aux frontières et Dumouriez à la victoire, et j'ai été calomnié par les faux patriotes. Aujourd'hui les homélies misérables d'un vieillard cauteleux, Roland, sont les textes de nouvelles inculpations; je l'avais prévu. C'est moi qu'on accuse de la saisie de ses papiers, n'est-ce pas? et j'étais à quatre-vingt lieues d'ici quand ils ont été saisis. Tel est l'excès de son délire, et ce vieillard a tellement perdu la tête qu'il ne voit que la mort et qu'il s'imagine que tous les citoyens sont prêts à le frapper; il rêve avec tous ses amis l'anéantissement de Paris! Eh bien! quand Paris périra, c'est qu'il n'y aura plus de République! Quant à moi, je prouverai que je résisterai à toutes les atteintes, et je vous prie, citoyens, d'en accepter l'augure.
—Cromwell! cria une voix partie de la droite.
Alors Danton se dressa de toute sa hauteur.
—Quel est le scélérat, dit-il, qui ose m'appeler Cromwell? Je demande que ce vil calomniateur soit arrêté, mis en jugement et puni. Moi, Cromwell! Mais Cromwell fut l'allié des rois. Quiconque, comme moi, frappe un roi à la tête, devient à jamais l'exécration de tous les rois!
Puis, se tournant de nouveau vers la Montagne:
—Ralliez-vous, s'écrie-t-il, vous qui avez prononcé l'arrêt du tyran; ralliez-vous contre les lâches qui ont voulu l'épargner; serrez-vous, appelez le peuple à écraser nos ennemis communs du dedans; confondez par la vigueur et l'imperturbabilité de votre carrière tous les scélérats, tous les modérés, tous ceux qui nous ont calomniés dans les départements; plus de paix, plus de trêve, plus de transaction avec eux!
Un rugissement qui partait de la Montagne lui répondit.
—Vous voyez, dit Danton, par la situation où je me trouve en ce moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes et de déclarer la guerre à vos ennemis quels qu'ils soient. Il faut former une phalange indomptable. Je marche à la République; marchons-y ensemble. Lassource a demandé une commission qui découvre les coupables et fasse voir au peuple la roche Tarpéienne et l'échafaud; je la demande, cette commission, mais je demande aussi que, après avoir examiné notre conduite, elle examine celle des hommes qui nous ont calomniés, qui ont conspiré contre l'indivisibilité de la République et qui ont cherché à sauver le tyran.
Danton descendit dans les bras des montagnards. La haine était à son comble entre les girondins et les jacobins. Les girondins n'avaient duré si longtemps que parce que Danton les avait épargnés; son discours venait de briser la digue qui existait entre les deux partis; c'était maintenant à la colère et au sang d'y couler.