—Si fait, dit le général. Je le reconnais pour un tribunal de sang et de crimes, et, tant que j'aurai trois pouces de fer au côté, je vous déclare que je ne m'y soumettrai pas. J'ajoute même que je le regarde comme l'opprobre d'une nation libre, et que si j'en avais le pouvoir il serait aboli.
—Citoyen général, dit Quinette, il ne s'agit d'aucune résolution funeste contre vous. La France vous doit beaucoup, et votre présence fera tomber toutes les calomnies; votre voyage sera court, et, si vous l'exigez, les commissaires et le ministre resteront au milieu de vos soldats tant que durera votre absence.
—Et, dit Dumouriez, si les hussards et les dragons dits de la République, qu'on a disséminés sur la route que je dois suivre, m'assassinent, soit à Gournay, soit à Roye, soit à Senlis, où ils m'attendent, ce ne sera pas de la faute du général Beurnonville ni de vous autres, messieurs les commissaires, mais je n'en serai pas moins assassiné.
—Citoyen général, dit Quinette, je m'engage à vous accompagner pendant toute la route; je m'engage à vous couvrir de mon corps si le danger se présente; je m'engage enfin à vous ramener ici sain et sauf.
—Citoyen général, dit Bancal, rappelez-vous l'exemple de ces généraux de Rome ou de Grèce qui, au premier appel de l'aréopage ou des consuls, venaient rendre compte de leur conduite.
—Monsieur Bancal, reprit Dumouriez, nous nous méprenons toujours sur nos citations et nous défigurons l'histoire romaine en donnant pour excuse à nos crimes l'exemple de ces vertus que nous dénaturons. Les Romains n'avaient pas tué Tarquin comme vous avez tué Louis XVI. Les Romains avaient une république bien réglée et de bonnes lois; ils n'avaient ni club des jacobins, ni tribunal révolutionnaire. Nous sommes dans un temps d'anarchie. Des tigres veulent ma tête, je ne la leur donnerai pas. Je puis vous faire cet aveu sans craindre que vous m'accusiez de faiblesse; puisque vous puisez vos exemples chez les Romains, laissez-moi dire que j'ai joué assez souvent le rôle de Décius pour qu'on me dispense de celui de Curtius.
Bancal reprit la parole. Il était girondin.
—Vous n'avez affaire ni aux jacobins ni au tribunal révolutionnaire, dit-il. Vous n'y êtes appelé que pour paraître à la barre de la Convention et pour revenir sur-le-champ à votre armée.
Le général secoua la tête.
—J'ai passé le mois de janvier à Paris, dit-il; et certainement, après des revers, Paris ne s'est pas calmé depuis. Je sais par vos feuilles que la Convention est dominée par Marat, par les jacobins et par les tribunes. La Convention ne pourrait pas me sauver de leur fureur, et, si je pouvais prendre sur ma fierté de paraître devant de pareils juges, ma contenance seule m'attirerait la mort.