Jacques déplia le papier et lut:
«Mlle de Chazelay, Josephplatz, nº 11, Vienne.»
Il se fit alors et instantanément un changement ou plutôt un bouleversement complet chez le docteur. Son insouciance de la vie disparut comme par enchantement. Le coup qui venait de le frapper, lui et ses compagnons, lui sembla un bienfait du sort, et en effet sa proscription, en lui rendant la liberté personnelle, lui ouvrait les portes de l'étranger; citoyen français protégé par la République, il pouvait parcourir impunément toute l'Allemagne!
Mais, pour parcourir toute l'Allemagne, il fallait d'abord sortir de France: il fallait, ce qui était bien autrement difficile, sortir de Paris.
La séance était finie; un flot de spectateurs débordait des tribunes et s'écoulait dans la rue; Jacques Mérey s'y jeta à corps perdu et se laissa entraîner par lui.
Le flot le poussa rue Saint-Honoré par le guichet de l'Échelle.
Neuf heures du soir sonnaient à l'horloge du Palais-Royal dont toutes les fenêtres étaient fermées depuis l'arrestation de son illustre propriétaire. Le palais, privé nuit et jour de toute lumière, semblait un tombeau.
Jacques Mérey n'avait aucun besoin de rentrer à l'Hôtel de Nantes. Depuis que les girondins étaient menacés et ne savaient jamais si la séance s'écoulerait sans qu'ils fussent obligés de fuir, Jacques payait son appartement ou plutôt sa chambre au jour le jour, et portait sur lui dans une ceinture cinq cents louis en or.
Il avait en plus dans son portefeuille deux ou trois mille francs en assignats.
Au reste, le danger était moins grand à cette heure où les trois quarts de Paris ignoraient encore la proscription des girondins qu'il ne l'eût été le lendemain; mais, sur tout son chemin cependant, le fugitif put se faire une idée de l'exaspération qui régnait dans Paris.