Eh bien, chose presque incroyable pour quiconque ne connaîtrait pas le monde des petites villes, cette splendide cure fut une de celles qui firent le plus de tort au docteur dans la ville d'Argenton; les trois autres médecins ayant déclaré que peut-être eussent-ils pu sauver le malade en se servant des mêmes moyens, mais qu'ils aimaient mieux voir mourir un homme que de lui sauver la vie à pareil prix, attendu qu'ils regardaient l'âme d'un malade plus précieuse que son corps.
C'était la première fois que ces trois honnêtes praticiens parlaient de l'âme.
Un autre jour, jour de foire, un taureau furieux avait jeté le désordre dans le marché, et les cris des fuyards, femmes et enfants, étaient montés jusqu'au laboratoire du docteur, qui dominait la place. Le docteur avait mis alors la tête à sa fenêtre et avait vu ce dont il s'agissait. Tout fuyait devant l'animal furieux, qui venait d'éventrer un boucher, lequel avait eu l'audace de l'attendre une masse à la main. Lui était descendu alors précipitamment sans chapeau; ses beaux cheveux jetés au vent, les angles de la bouche plissés par cette volonté de fer qui était une des principales qualités ou un des principaux défauts de son caractère, il avait été se placer tout droit sur la route du taureau, l'appelant du geste. L'animal l'avait à peine aperçu, que, acceptant le défi, il s'était élancé sur lui la tête basse...
De sorte que son adversaire, n'ayant pas pu rencontrer son œil, avait été obligé de se jeter de côté pour éviter sa rencontre. Le taureau, emporté par sa course, l'avait dépassé de dix pas, puis s'était retourné, avait relevé la tête, et avait regardé de son œil sombre et profond l'audacieux lutteur qui venait lui présenter le combat. Mais un instant avait suffi, cet œil sombre et profond de l'animal avait rencontré l'œil fixe et dominateur de l'homme, le taureau s'était arrêté court, avait fouillé la terre des pieds, avait mugi comme pour se donner du courage, mais était resté immobile; alors, le docteur avait marché droit à lui, et l'on avait pu voir à chaque pas qu'il faisait le taureau trembler sur ses jambes et s'affaisser sur lui-même; enfin de son bras étendu il avait pu toucher l'animal entre les deux cornes, et, comme un autre Achéloüs devant un autre Hercule, le taureau s'était couché à ses pieds.
Une autre occasion s'était encore présentée pour le docteur de montrer l'étonnante puissance magnétique qu'il exerçait sur les animaux. Il s'agissait de ferrer pour la première fois un cheval de trois ans, encore indompté, qui avait brisé tous les liens qui l'attachaient au travail, avait renversé le maréchal-ferrant et était rentré furieux dans son écurie, où personne n'osait aller le chercher, aucune bride ni aucun licou ne lui étant resté sur le corps pour le conduire.
Le docteur, qui passait là par hasard, avait d'abord porté secours à l'homme renversé; puis, comme le choc avait été violent, mais que dans la chute la tête n'avait point porté, il invita le maréchal-ferrant à l'attendre, promettant de lui ramener le cheval soumis et obéissant.
Et, en effet, accompagné de ce rassemblement qui, dans les petites villes, se groupe à toute occasion, il était entré dans l'écurie du maître de poste à qui ce cheval appartenait, et, tout en sifflant, les mains dans ses poches, mais sans perdre le cheval du regard, il s'était approché de l'animal furieux, qui avait reculé devant lui jusqu'à ce qu'il se sentît acculé au mur; alors il l'avait pris par les naseaux, et, sans effort, quoique l'on vît à l'œil sanglant du cheval avec quelle répugnance il obéissait à cette puissance supérieure, il l'avait amené, marchant à reculons, jusque dans le travail où il s'était échappé une heure auparavant, et là, sans qu'il fût nécessaire de l'attacher, le contenant et le fascinant toujours, il avait dit au maréchal-ferrant de commercer sa besogne, et à ses quatre pieds, l'un après l'autre, le maréchal avait cloué les fers sans que le cheval fît d'autre mouvement que ce frissonnement douloureux de la peau qui est chez les quadrupèdes de son espèce l'aveu de leur défaite.
On comprend, après de pareils prodiges opérés en face de tous vers la fin du dernier siècle, dans une des villes les moins éclairées de France, sous combien d'aspects différents devaient être jugé Jacques Mérey.—C'était le nom du docteur.
II
Le docteur Jacques Mérey
Les plus acharnés parmi les détracteurs de Jacques Mérey étaient certainement les médecins: les uns le traitaient de charlatan, les autres d'empirique, et mettaient sur le compte de la crédulité la plupart des prodiges que l'on racontait.