Voyant néanmoins que l'instinct du merveilleux, si vif chez les classes ignorantes, résistait à leur critique et rapprochait du docteur cette foule qu'ils voulaient vainement en écarter, ils se décidèrent à faire franchement cause commune avec le préjugé religieux, et traitèrent de diabolique la science de cet homme qui osait guérir en dehors des formes autorisées par l'école.
Ce qui appuyait ces accusations, c'est que l'étranger ne fréquentait ni l'église ni le presbytère; si on lui connaissait une doctrine, soulager son prochain, on ne lui connaissait pas de religion. On ne l'avait jamais vu se mettre à genoux ni joindre les mains, et cependant on l'avait surpris plus d'une fois contemplant la nature dans cette attitude de recueillement et de méditation qui ressemble à la prière.
Mais les médecins et le curé avaient beau dire, il était peu de malades et d'infirmes qui résistassent au désir de se faire soigner par le mystérieux docteur, quitte à se repentir plus tard de leur guérison et de brûler un cierge en guise de remords s'il était vrai qu'ils fussent délivrés de leur mal par l'intervention du diable.
Ce qui contribuait surtout à populariser ces légendes qui s'attachaient à Jacques Mérey comme à un être extraordinaire, c'est qu'il ne prodiguait point à tout le monde les bienfaits de sa science et de son ministère. Les riches étaient obstinément exclus de sa clientèle. Plusieurs d'entre eux ayant réclamé à prix d'or les consultations du docteur, il répondit qu'il se devait aux pauvres et qu'il y avait, sans lui, assez de médecins à Argenton avides de soigner des malades de qualité. Que, d'ailleurs, ses remèdes, presque toujours préparés par lui-même, étaient calculés sur le tempérament rustique de la race à laquelle il les appliquait.
On pense bien que, pendant cette époque où commençaient à se soulever toutes les oppositions philanthropiques ou populaires, cette résistance donna libre carrière à la critique des beaux esprits. Ils cherchèrent plus que jamais à jeter des doutes sur une vertu curative qui se bornait aux cures démocratiques, et, n'osant affronter l'épreuve des gens comme il faut, aimait à envelopper ses services dans la ténébreuse reconnaissance des classes ignorantes.
Jacques Mérey les laissa dire et n'en poursuivit pas moins son œuvre silencieuse et solitaire. Comme il menait une vie très retirée, comme sa maison était impénétrable, comme on voyait chaque nuit veiller à sa fenêtre une petite lampe, étoile du travail, les hommes intelligents et sans parti pris avaient tout lieu de croire, comme nous l'avons déjà dit, que le savant docteur était venu chercher dans le Berry une solitude aussi inviolable que celle que les anciens anachorètes allaient chercher dans la Thébaïde.
Quant aux pauvres et aux paysans, que n'égarait ni la superstition ni la malveillance, ils disaient de lui:
—M. Mérey est comme le Bon Dieu, il ne se montre que par le bien qu'il fait.
Or, le 17 juillet 1785, par une chaleur de vingt-cinq degrés, Jacques Mérey était à son laboratoire surveillant dans une cornue les premiers tressaillements d'une opération difficile qui avait déjà plus d'une fois avorté sous sa main.
Il était chimiste et même alchimiste; né dans une de ces époques de doute scientifique, politique et social, où le malaise qui pèse sur une nation pousse les individus à la recherche de l'inconnu, du merveilleux, de l'impossible même, il avait vu Franklin découvrir l'électricité et commander au tonnerre; il avait vu Montgolfier enlever ses premiers ballons et conquérir, en espérance, il est vrai, plutôt qu'en réalité, le domaine de l'air. Il avait vu Mesmer professer le magnétisme animal, mais il n'avait point tardé à laisser le maître derrière lui, car on sait que Mesmer, tout ébloui des premières manifestations de cette force inhérente qu'il rêva, qu'il reconnut, mais qu'il ne perfectionna point, s'était arrêté devant les convulsions, les spasmes et les merveilles du baquet enchanté; qu'il n'avait point poussé ses recherches jusqu'au somnambulisme, à peu près semblable en cela à Christophe Colomb, qui, tout heureux d'avoir découvert quelques îles du nouveau monde, laissa ensuite à un autre l'honneur d'aborder au continent américain et de lui donner son nom.