M. de Puységur, on le sait, avait été l'Améric Vespuce de Mesmer, et Jacques Mérey était le disciple direct de M. de Puységur.
Il avait donc appliqué à la science de guérir la vague découverte du maître allemand. Emporté tout jeune par l'inquiétude du merveilleux, Jacques Mérey s'était jeté dans la forêt Noire des sciences occultes. Ce que cet esprit curieux avait exploré de voies nouvelles et ténébreuses, les antres obscurs dans lesquels il était descendu pour consulter les modernes Trophonius, les puits souterrains par la bouche desquels il s'était plongé au centre des initiations, les heures qu'il avait passées, muet et debout, devant l'implacable sphinx des connaissances humaines; les combats de Titan qu'il avait engagés avec la nature pour la faire parler malgré elle et lui arracher l'éternel et sublime secret qu'elle cache dans son sein, tout cela eût pu faire le sujet d'une épopée scientifique dans le genre du poème de Jason à la recherche de la Toison d'or.
Ce qu'il avait le moins rencontré dans ce voyage fabuleux, c'était la toison, c'était l'or.
Mais Jacques Mérey, en vérité, ne s'en souciait guère, et il était habitué à compter comme ses écus toutes les étoiles du ciel. Puis quelques voix indiscrètes disaient qu'il était riche et même très riche.
Les rêveries des rose-croix, des illuminés, des alchimistes, des astrologues, des nécromanciens, des mages, des physiognomistes, il avait tout parcouru, tout sondé, tout analysé, et de tout cela il était ressorti pour son esprit et pour sa conscience une religion à laquelle il eût été bien difficile de donner un nom. Il n'était ni juif, ni chrétien, ni turc, ni schismatique, ni huguenot; il n'était ni déiste, ni animiste, il était panthéiste, plutôt; il croyait à un fluide universel répandu dans tout l'univers et reliant par une atmosphère vivante et pleine d'intelligence les mondes entre eux. Il croyait, ou plutôt il espérait, que ce fluide créateur et conservateur des êtres pouvait se diriger selon la puissante volonté de l'homme et recevoir son application de la main de la science.
C'est sur cette base qu'il avait élevé un système médical dont l'audace aurait fait hurler toutes les académies et tous les corps savants; mais une fois que notre docteur s'était dit, je crois croire ceci, ou je dois faire cela, il tenait peu au jugement des hommes, à leur blâme ou à leur approbation; il aimait la science pour la science elle-même et pour le bien qu'il pouvait en tirer et appliquer au profit de l'humanité.
Quand, ravi au troisième ciel de la pensée, il voyait ou croyait voir les atomes, les simples et les composés, les infiniment petits et les infiniment grands, les cirons et les mondes, tout cela se mouvant en vertu du droit qu'il appelait magnétique, oh! alors, tout son corps débordait d'amour, d'admiration et de reconnaissance pour la grandeur de la nature, et les applaudissements du monde entier ne lui eussent pas semblé valoir mieux en ce moment-là que le bruit à peine perceptible que fait l'aile d'un moucheron qui vole.
Il avait étudié la chiromancie dans Moïse et dans Aristote; la physiognomonie avec Porta et Lavater; il avait, déroulant les lobes du cerveau, pressenti Gall et Spurzheim, et devancé ainsi la plupart des découvertes modernes en physiologie. Ses aspirations—et cela, nous l'avons dit, tenait à l'époque de malaise dans laquelle il vivait et qui précède tous les grands cataclysmes sociaux et politiques—, ses aspirations, il faut le dire, allaient même plus loin encore que les limites artificielles de la science.
Il est un rêve pour lequel Prométhée a été cloué à son rocher avec des clous d'airain et enchaîné avec des chaînes de diamant; ce qui n'a pas empêché les cabalistes du Moyen Âge, depuis Albert le Grand, dont l'Église a fait un saint, jusqu'à Cornélius Agrippa, dont l'Église a fait un démon, de poursuivre la même chimère audacieuse; ce rêve était de faire, de créer, de donner la vie à un homme.
Faire un homme, comme disent les alchimistes, en dehors du vase naturel, extra vas naturale, tel est l'éternel mirage, tel est le but qu'ont poursuivi de siècle en siècle les inspirés ou les fous.