L'abeille et le castor sont certainement les plus instinctifs des animaux, mais ils sont bien moins intelligents que le chien, qui est capable d'une certaine éducation et chez lequel existent des facultés affectives susceptibles d'être développées.
Parfois certaines facultés instinctives chez les individus sont le résultat d'une maladie. Mondheux, le célèbre calculateur, était épileptique; il possédait, et cela à la plus haute puissance, la table des logarithmes, mais il eût été incapable de raisonner un problème de simple arithmétique.
M. Morel, que je ne saurais trop citer, dont j'ai profondément étudié le livre, et dont j'ai avidement écouté les avis lorsque j'ai entrepris l'histoire si simple et en même temps si pleine de difficultés que je mets sous les yeux de mes lecteurs, me racontait encore, lorsque je l'eus consulté sur la possibilité de facultés développées par l'orage chez une jeune fille devenant adulte, qu'il avait soigné un jeune instinctif qui jouait à première vue les morceaux des plus grands maîtres, et cela mieux que n'eût fait son professeur; mais il n'avait jamais pu acquérir la moindre notion de composition musicale, et il était incapable de perfectionnement.
—Mais, ajoutait M. Morel, le plus étonnant de tous les idiots que j'ai connus, celui que je me plaisais à présenter aux médecins qui nous visitaient, c'était un nommé Perrin, né dans un village près de Nancy, où le crétinisme est endémique. Celui-là était un idiot dans la pure acception du mot, sourd et muet, ne poussant que des cris inarticulés. On l'occupait à soigner les vaches. Un jour qu'il passait au moment où le tambour du village faisait une annonce, on le vit tourner comme un furieux autour du musicien officiel, lui arracher son tambour, lui prendre ses baguettes, et se mettre à battre une marche des plus ronflantes et des plus justes.
M. Morel le demanda à sa commune. On le lui accorda, et il devint dans son hôpital le tambour en chef de la section des imbéciles. C'était lui qui dirigeait la promenade quand les malades sortaient.
Jacques Mérey ne connaissait point tous ces exemples, qui furent le résultat des observations faites depuis les événements dont il fut le principal héros; aussi fut-il prodigieusement étonné en voyant le fait qui s'accomplissait sous ses yeux, et auquel il n'eût certes pas cru s'il l'eût lu dans un livre ou s'il lui eût été raconté par un de ses confrères. Il résolut de ne pas perdre un instant pour mettre Éva à la musique comme il l'avait mise à la lecture.
Mais Éva refusa toutes ces précautions dont Jacques avait entouré ses études alphabétiques; elle prit le solfège, l'ouvrit à la première page, et dit de sa voix la plus caressante:
—Montrer à moi, cher Jacques!
Et Jacques commença sa leçon à l'instant même, et huit jours après, Éva connaissait les notes, leur valeur, les signes qui, ajoutés à la clef, haussent ou abaissent les tons.
Un mois après, elle jouait à livre ouvert tous les morceaux transcrits pour l'orgue qu'on lui présentait.