—Voilà bien les soldats! fit le pêcheur qui avait pris le premier la parole: vous n'allez jamais au sermon, père Lancia, et vous ne vous êtes jamais trouvé al Molo un dimanche après vêpres, lorsque le père Girolamo, pour une demi-livre de poisson par tête, vient nous raconter tant de belles choses sur ces bons maîtres que Dieu nous a envoyés du fond de la Provence, de vrais saints de père en fils, quoi!

—Oui, oui, c'est vrai, murmura le soldat d'une voix sourde, le roi Charles était un grand roi! Un roi de la branche cadette, comme ils disent. Il protégeait les pauvres, mais il maltraitait leurs filles en secret; il créait des nobles, mais il les dépouillait de leurs priviléges; il fondait des couvens, mais il emprisonnait saint Thomas d'Aquin; oui, il a élevé deux églises magnifiques: celle du Carmine, à la même place où il avait fait décapiter Conradin, le roi légitime, et celle de San-Lorenzo, où se rassemblaient autrefois les nobles et le peuple dans le vieux palais communal; oui, le père Girolamo a raison, voilà deux hôtels qui font bénir la mémoire de leur saint fondateur; voilà deux chapelles préparées d'avance avec un soin tout paternel pour les deux derniers descendans de ce bon roi, Jeanne et Lasdislas; aujourd'hui la sœur est allée prier al Carmine: la fille de l'assassin sur le tombeau de la victime; demain peut-être le frère ira prier à San-Lorenzo: le fils de l'usurpateur sur le tombeau de la liberté!

Les rires et les chuchottemens s'arrêtèrent et le cercle se resserra autour du vieillard.

—Oui, continua-t-il, ce sont de nobles rois, de père en fils.... En effet, Charles II, ce maudit boiteux....

—Oh! quant à ça, vous boitez aussi, père Lancia.

—Moi, j'ai boité pour la première fois en me relevant du champ de bataille sur lequel j'étais couché tout sanglant. Mais lui, c'est Dieu qui l'a marqué de naissance. Ce maudit boiteux à tellement opprimé le peuple, que le peuple, poussé à bout, s'est levé comme un seul homme et a exterminé jusqu'au dernier de ses oppresseurs.

—Le peuple a eu raison! s'écria l'auditoire.

—Et Robert, à son tour, n'a-t-il pas usurpé le royaume qui appartenait à son frère aîné l n'a-t-il pas attiré la guerre, la désolation, la misère sur notre pauvre pays? Et Jeanne, sa digne fille, la digne tante de cette autre qui porta son nom et qui l'a déjà surpassée en vertus, n'a-t-elle pas étranglé son mari? Et lorsque le pauvre André, la voyant tout occupée à tisser un cordon de soie et d'or, lui demanda à quoi pouvait servir ce cordon, ne répondit-elle pas avec une infernale impudence: C'est pour vous pendre, monseigneur!

—Horreur! fit le cercle atterré.

—Il est vrai, reprit le vieillard, que Charles III, son cher fils adoptif, le père des princes qui nous gouvernent étouffa Jeanne à son tour, qui cependant n'avait d'autre tort envers lui que de lui avoir sauvé la vie tout enfant et de lui avoir donné un royaume. Mais, que voulez-vous, la reconnaissance est héréditaire dans cette famille. Aussi Charles III n'a-t-il pas tardé non plus à recevoir la récompense de sa belle action. La veuve d'André lui avait fait présent de la couronne de Naples, la veuve du frère d'André lui fit présent de la couronne de Hongrie. Mais il n'eut pas le temps de payer ce second bienfait comme il avait payé le premier, car un moment après qu'il eut porté sa santé à la reine Elisabeth et à sa fille Marie, les deux femmes soulevèrent à la fois leur verre, et à ce signal, un soldat qui s'était tenu caché derrière lui, leva la hache et lui fendit le crâne. Puis, comme il ne mourait pas assez vite au gré de ses parens, on le traîna dans un cachot et on empoisonna sa blessure. N'est-ce pas, mes enfans, que la généalogie de nos bons princes ne saurait être plus édifiante, et que je connais notre histoire un peu mieux que le père Girolamo? J'en ai été, voyez-vous; et tout ce que je vous dis là vaut bien au moins deux livres de poisson par tête, mais je suis un pauvre soldat et je me contente d'acheter le poisson que je mange.