—Ah! ah! mon maître, voici que ça vous reprend: faites votre signe de croix, et le diable n'aura rien à démêler dans vos affaires.
—Pour faire mon signe de croix, il faudrait avoir des bras, mes amis, et je n'ai que des moignons. Aussi me contenterai-je de prier mentalement le Seigneur d'envoyer,—pas plus que trois minutes,—un bon tremblement de terre lorsque le cortége viendra à passer sous la campanille du Carmine.
—Ceci n'est pas d'un bon chrétien, et encore moins d'un bon soldat: revenons, s'il vous plaît, à notre marché; voulez-vous en courir la chance?...
—Je vous ai dit que vous aviez ma parole.
—Tout ce que nous prendrons de poisson dans le filet que nous venons de jeter, soit vingt rotoli, soit deux livres, est à vous, vous avez le droit de l'emporter ou de le revendre, et cela moyennant six carlins de votre monnaie. Si nous ne prenons que des cailloux, le prix sera le même. Ça va-t-il?
—Touchez-là, s'écria vivement le vieillard, en tendant son bras mutilé.
—Vous oubliez, mon brave, que vous n'avez plus de mains. Cela ne fait rien, votre parole est bonne, et puis c'est aujourd'hui jour de paie pour les vétérans, vous devez vous trouver en fonds. Aussi, continua le pêcheur en jetant un petit coup d'œil à ses camarades, toute la pêche contre six beaux carlins à l'effigie de ce bon Charles d'Anjou, que Dieu ait son âme dans son repos éternel.
Et il appuya malicieusement sur ces dernières paroles.
—L'âme de Charles est en lieu sûr, reprit le vieillard avec un rire ironique, et j'espère que toute sa race ira bientôt le rejoindre.
—Oh! oh! répétèrent plusieurs voix, ceci nous paraît louche.