—Eh bien! messieurs, j'étais lundi, vers le soir, tapi dans un coin de la petite rue de Santa-Maria-Nera, où je m'abritais de la pluie qui tombait à verse. Personne ne marchait par ce beau temps, excepté le brave Lancia, qui, en sa qualité de héros, ne craint ni l'eau ni le feu, et le garçon que voilà, qui est à son père ce que la béquille est au perclus, ce que le chien est à l'aveugle. Le vieux Lancia tenait le milieu du pavé, comme un marguillier allant en procession, ou un capitaine commandant la parade, lorsque tout à coup le grand chambellan, débouchant de la rue, le heurta de son cheval et le renversa sur le pavé, sans le moindre respect pour ses glorieux services.

—Malédiction! s'écria le vieillard. Tout est dit; je perdrai mon troisième fils, mon pauvre Lorenzo!

—Il devient fou! firent les pêcheurs en haussant les épaules, tandis que Lancia, accablé de désespoir et de honte, répétait des mots sans suite et de terribles menaces.

—Je n'étais pas seul.... Malheur! Un autre a été témoin de l'insulte.—Oh! cette fois-ci, je ne puis plus le cacher à Lorenzo, mon dernier, mon seul fils! Il me vengera! et puis la mort! C'est clair. On le tuera, lui aussi.... Mes cheveux blancs! mes blessures! ma gloire! infâme!...

Puis, reprenant tout à coup son énergie et sa lucidité de raison ordinaires, et s'adressant aux pêcheurs étonnés de sa brusque sortie:

—Oui, messieurs, s'écria-t-il, ce que cet homme vient de vous dire est vrai. Le grand-camerlingue m'a jeté dans la boue, et je n'en ai rien voulu dire à Lorenzo, car je le connais, celui-là, il est mon digne fils, il est le digne frère de mes deux enfans tombés à mes côtés sur le champ de bataille; il aurait vengé mon honneur au prix de la vie, tandis que ce malheureux poltron que vous voyez à mes pieds....

—Tiens! dit le plus jeune pêcheur, ce n'est pas sa faute, à lui, si ce pauvre Peppino a eu peur....

Peur! peur! répéta le vieillard avec une terrible explosion de colère, l'entends-tu, misérable? l'entends-tu? on a insulté ton père devant toi, on t'appelle lâche devant ton père, et tu ne bouges pas de ta place! Mais tu n'es donc pas mon fils, malheureux?

Le regard de l'enfant étincela comme un éclair, mais il ne fit pas un mouvement.

—Calmez-vous, calmez-vous, père Lancia, reprirent les pêcheurs d'un ton sérieux et attendri. Voyons, nous avons eu tort de plaisanter, et vous avez eu plus tort que nous de vous faire de la peine pour des enfantillages. C'est fort heureux que Lorenzo ne soit pas là; c'est un digne garçon et qu'il ne faut pas exposer sans motif. Songeons à notre pêche, voilà notre tour de tirer les filets ... nous n'en avons plus que pour un quart d'heure. Bonne prise, père Lancia, et laissons là le grand camerlingue et le diable qui le protège. D'ailleurs, on le sait, les nobles sont toujours les nobles.