Et les pêcheurs s'éloignèrent sur ce consolant axiome.
—Lui, noble! répondit le vieux soldat sans s'apercevoir que le cercle venait de changer encore une fois et que ses auditeurs n'étaient plus les mêmes. Lui, noble! Mais savez-vous quel est ce Pandolfo Alopo, ce puissant feudataire qui marche fièrement à la tête de l'aristocratie napolitaine, ce brillant cavalier qui foule aux pieds les passants?
—Ah çà! qu'est-ce qu'il nous veut, à présent, avec son Pandolfo? Ohé! Lancia! Giordano! Messire! Maître! vous nous prenez pour d'autres.
—Savez-vous quel est ce Pandolfello, le premier chambellan du roi, le plus puissant baron du royaume? Je vais vous l'apprendre, moi l C'est un bâtard qui n'a jamais connu ni son père ni sa mère, un mendiant rongé de vermine, un vagabond expulsé de son village comme une bête immonde. Et savez-vous qui a recueilli ce bâtard, qui a fait la première aumône à ce mendiant, qui a placé ce vagabond dans les écuries du roi? C'est moi! moi qu'il a lâchement outragé. C'était un enfant frêle, étiolé, maladif. Grâce à moi, il reprit peu à peu à la vie et à l'espérance; grâce à moi, l'adolescent pâle et chétif devint un jeune homme robuste et bien tourné. Ce fut alors que la princesse le découvrit dans son humble costume et en fit d'abord son échanson, ensuite son favori, comme elle en fera bientôt votre roi. Oui, messieurs, un garçon d'écurie!
—C'est impossible! s'écrièrent les pêcheurs.
—Oh! ce que je vous dis là est bien la vérité, et je n'eusse pas craint de la lui jeter à la face; mais je n'ai pas de bras, mais je n'ai plus de jambes, je ne pouvais courir après lui, je ne pouvais l'arracher de sa selle, je ne pouvais graver sur son front le talon de mon soulier, comme il avait flétri ma poitrine du sabot de son cheval. Honte et misère!
—Lancia, dirent les pêcheurs à voix basse, il ne fait pas bon de parler ainsi du grand chambellan. Parlez des morts tant que vous voudrez, personne ne se lèvera pour les défendre; parlez de la régente, parlez du roi, ils vous le pardonneront peut-être. Mais pas un mot sur Pandolfello, ou prenez garde à vous, prenez garde à vos enfans, prenez garde à Lorenzo!
Cependant la pêche touchait à son terme, et les filets devenaient si lourds que ceux qui tiraient la corde se virent obligés de demander un renfort de bras. Tous les pêcheurs se mirent à la chaîne, et on oublia bientôt le vieillard et ses plaintes pour commencer un autre dialogue d'une toute autre nature.
—Par la Madone! fit l'homme qui avait proposé le marché, voilà une belle affaire! Il y a là pour deux cents livres de poisson, peut-être, et nous venons de le laisser à ce vieux diable enragé pour six carlins.
—Tu n'en fais jamais d'autres, dit son voisin en frappant le sable du pied; avant hier tu as refusé trois ducats de la pêche, et nous n'avons pris qu'un manche à balai.