L'un de nous irritait sans cesse une belle flamme de punch bleue qui jetait sur tous les objets environnants une clarté fantastique. Les grandes ébauches, les christ, les bacchantes, les madones semblaient se mouvoir et danser contre les murs, comme de grands cadavres confondus dans le même ton verdâtre. Cette vaste salle, rayonnante, dans le jour, des créations du peintre, étoilée de ses rêves, avait pris, ce soir-là, dans l'obscurité, un caractère étrange.
Chaque fois que de la cuiller d'argent retombait dans le bol plein de la liqueur allumée, les objets se dessinaient sur les murailles avec des formes inconnues, avec des teintes inouïes, depuis les vieux prophètes à la barbe blanche, jusqu'à ces caricatures dont les murs des ateliers se peuplent, et qui semblaient une armée de démons comme on en voit en rêve, ou comme en groupait Goya. Enfin le calme brumeux et frais du dehors complétait le fantastique du dedans.
Ajoutez à cela que chaque fois que nous nous regardions à cette clarté d'un moment, nous nous apparaissions avec des figures d'un gris vert, les yeux fixes et brillants comme des escarboucles, les lèvres pâles et les joues creuses; mais ce qu'il y avait de plus affreux c'était un masque en plâtre, moulé sur un de nos amis, mort depuis quelque temps, lequel masque, accroché près de la fenêtre, recevait aux trois quarts le reflet du punch, ce qui lui donnait une physionomie étrangement railleuse.
Tout le monde a subi comme nous l'influence des salles vastes et ténébreuses, comme les dépeint Hoffmann, comme les peint Rembrandt; tout le monde a éprouvé, au moins une fois, de ces peurs sans cause, de ces fièvres spontanées à la vue d'objets à qui le rayon blafard de la lune ou la lumière douteuse d'une lampe prêtent une forme mystérieuse; tout le monde s'est trouvé dans une chambre grande et sombre, à côté de quelque ami, écoutant quelque conte invraisemblable, éprouvant cette terreur secrète que l'on peut faire cesser tout à coup en allumant une lampe ou en causant d'autre chose: ce qu'on se garde bien de faire, tant notre pauvre cœur a besoin d'émotions, qu'elles soient vraies ou fausses.
Enfin, ce soir-là, comme nous l'avons dit, nous étions trois. La conversation, qui ne prend jamais la ligne droite pour arriver à son but, avait suivi toutes les phases de nos pensées de vingt ans: tantôt légère comme la fumée de nos cigarettes, tantôt joyeuse comme la flamme du punch, tantôt sombre comme le sourire de ce masque de plâtre.
Nous étions arrivés à ne plus causer du tout; les cigares, qui suivaient le mouvement des têtes et des mains, brillaient comme trois auréoles voltigeant dans l'ombre.
Il était évident que le premier qui allait ouvrir la bouche et qui troublerait le silence, fût-ce même par une plaisanterie, causerait un effroi d'un moment aux deux autres, tant nous étions enfoncés, chacun de notre côté, dans une rêverie peureuse.
—Henri, dit celui qui brûlait le punch, en s'adressant au peintre, as-tu lu Hoffmann?
—Je crois bien! répondit Henri.
—Et qu'en penses-tu?