»—Vous avez raison, me dit-elle; ce sont les deux sœurs de charité de l'âme.

»Il se fit un silence assez long pendant lequel j'admirai ce visage divin, sur lequel le demi-jour qui filtrait à travers les rideaux de soie jetait des teintes charmantes et ces beaux cheveux d'or, non plus déroulés comme la veille, mais lissés sur les tempes et s'emprisonnant eux-mêmes derrière la tête.

»La conversation avait pris, dès le commencement, cette tournure triste; aussi cette femme m'apparaissait-elle plus radieuse encore que la première fois, avec sa triple couronne de beauté, de passion et de douleur. Dieu l'avait complétée par le martyre, et il fallait que celui à qui elle donnerait son âme acceptât la double mission, doublement sainte, de lui faire oublier le passé et de lui faire espérer l'avenir.

»Aussi restai-je devant elle, non plus fou comme je l'étais la veille devant sa fièvre, mais recueilli devant sa résignation. Si elle se fût donnée à moi dans ce moment, je serais tombé à ses pieds, je lui aurais pris les mains, et j'aurais pleuré avec elle comme avec une sœur, respectant l'ange, consolant la femme.

»Mais quelle était cette douleur à faire oublier, qui avait fait cette blessure saignante encore, c'est ce que j'ignorais, c'est ce qu'il fallait deviner, car il y avait entre la malade et le médecin assez d'intimité déjà pour qu'elle m'avouât un chagrin, mais il n'y en avait pas encore assez pour qu'elle m'en dît la cause. Rien autour d'elle ne pouvait me mettre sur la voie: la veille, personne n'était venu à son chevet s'inquiéter d'elle; le lendemain, personne ne se présentait pour la voir. Cette douleur devait donc déjà être dans le passé, et se refléter seulement dans le présent.

»—Docteur, me dit-elle tout à coup en sortant de sa rêverie, je pourrai bientôt danser?

»—Oui, madame, lui dis-je un peu étonné de cette transition.

»C'est qu'il faut que je donne un bal depuis longtemps attendu, reprit-elle; vous y viendrez, n'est-ce pas? Vous devez avoir bien mauvaise opinion de ma douleur qui, tout en me faisant rêver le jour, ne m'empêche pas de danser la nuit. C'est que, voyez-vous, il est des chagrins qu'il faut refouler au fond de son cœur pour que le monde n'en apprenne rien; il est des tortures qu'il faut masquer d'un sourire, pour que personne ne les devine: et je veux garder pour moi seule ce que je souffre, comme un autre garderait sa joie. Ce monde, qui me jalouse et m'envie en me voyant belle, me croit heureuse, et c'est une conviction que je ne veux pas lui retirer. C'est pour cela que je danse, risque à pleurer le lendemain, mais à pleurer seule.

»Elle me tendit la main avec un regard indéfinissable de candeur et de tristesse, et me dit:

»—A bientôt, n'est-ce pas?