Mais alors le roi fit observer à son conseil intime et à ses habiles conseillers que, pendant le temps que durerait le procès, dame Souriçonne et sa famille auraient tout le temps de manger son lard, ce qui l'exposerait à des avanies pareilles à celle qu'il venait de subir en présence de six têtes couronnées, sans compter les princes royaux, les ducs héréditaires et les prétendants: il demandait donc qu'un pouvoir discrétionnaire lui fût accordé à l'égard de dame Souriçonne et de sa famille.
Le conseil alla aux voix pour la forme, comme on le pense bien, et le pouvoir discrétionnaire que demandait le roi lui fut accordé.
Alors il envoya une de ses meilleures voitures, précédée d'un courrier pour faire plus grande diligence, à un très-habile mécanicien qui demeurait dans ta ville de Nuremberg, et qui s'appelait Christian-Élias Drosselmayer, invitant le susdit mécanicien à le venir trouver à l'instant même dans son palais, pour affaire urgente. Christian-Élias Drosselmayer obéit aussitôt; car c'était un homme véritablement artiste, qui ne doutait pas qu'un roi aussi renommé ne l'envoyât chercher pour lui confectionner quelque chef-d'oeuvre. Et, étant monté en voiture, il courut jour et nuit jusqu'à ce qu'il fût en présence du roi. Il s'était même tellement pressé, qu'il n'avait pas eu le temps de se mettre un habit, et qu'il était venu avec la redingote jaune qu'il portait habituellement. Mais, au lieu de se fâcher de cet oubli de l'étiquette, le roi lui en sut gré; car, s'il avait commis une faute, l'illustre mécanicien l'avait commise pour obéir sans retard aux commandements de Sa Majesté.
Le roi fit entrer Christian-Élias Drosselmayer dans son cabinet, et lui exposa la situation des choses; comment il était décid faire un grand exemple en purgeant tout son royaume de la race souriquoise, et comment, prévenu par sa grande renommée, il avait jeté les yeux sur lui pour le faire l'exécuteur de sa justice; n'ayant qu'une crainte, c'est que le mécanicien, si habile qu'il fût, ne vit des difficultés insurmontables au projet que la colère royale avait conçu.
Mais Christian-Élias Drosselmayer rassura le roi, et lui promit que, avant huit jours, il ne resterait pas une souris dans tout le royaume.
En effet, le même jour, il se mit à confectionner d'ingénieuses petites boîtes oblongues, dans l'intérieur desquelles il attacha, au bout d'un fil de fer, un morceau de lard. En tirant le lard, le voleur, quel qu'il fût, faisait tomber la porte derrière lui, et se trouvait prisonnier. En moins d'une semaine, cent boites pareilles étaient confectionnées et placées non-seulement sous l'âtre, mais dans tous les greniers et dans toutes les caves du palais.
Dame Souriçonne était infiniment trop sage et trop pénétrante, pour ne pas découvrir du premier coup d'oeil la ruse de maître Drosselmayer. Elle rassembla donc ses sept fils, leurs neveux et ses cousins, pour les prévenir du guet-apens qu'on tramait contre eux. Mais, après avoir eu l'air de l'écouter à cause du respect qu'ils devaient à son rang et de la condescendance que commandait son âge, ils se retirèrent en riant de ses terreurs, et, attirés par l'odeur du lard rôti, plus forte que toutes les représentations qu'on leur pouvait faire, ils se résolurent profiter de la bonne aubaine qui leur arrivait sans qu'ils sussent d'où.
Au bout de vingt-quatre heures, les sept fils de dame Souriçonne, dix-huit de ses neveux, cinquante de ses cousins, et deux cent trente-cinq de ses parents à différents degrés, sans compter des milliers de ses sujets, étaient pris dans les souricières, et avaient été honteusement exécutés.
Alors dame Souriçonne, avec les débris de sa cour et les restes de son peuple, résolut d'abandonner ces lieux ensanglantés par le massacre des siens. Le bruit de cette résolution transpira et parvint jusqu'au roi. Sa Majesté s'en félicita tout haut, et les poètes de la cour firent force sonnets sur sa victoire, tandis que les courtisans l'égalaient à Sésostris, à Alexandre et César.
La reine seule était triste et inquiète; elle connaissait dame Souriçonne, et elle se doutait bien qu'elle ne laisserait pas la mort de ses fils et de ses proches sans vengeance. En effet, an moment où la reine, pour faire oublier au roi la faute qu'elle avait commise, préparait pour lui, de ses propres mains, une purée de foie dont il était fort friand, dame Souriçonne parut tout à coup devant elle, et lui dit: