—Tués par ton époux, sans crainte ni remords,
Mes enfants, mes neveux et mes cousins sont morts;
Mais tremble, madame la reine!
Que l'enfant qu'en ton sein tu portes en ce jour,
Et qui sera bientôt l'objet de ton amour,
Soit déjà celui de ma haine.
Ton époux a des forts, des canons, des soldats,
Des mécaniciens, des conseillers d'États,
Des ministres, des souricières.
La reine des souris n'a rien de tout cela;
Mais le ciel lui fit don des dents que tu vois l
Pour dévorer les héritières.
Là-dessus, elle disparut, et personne ne l'avait revue depuis. Mais la reine, qui, en effet, s'était aperçue depuis quelques jours qu'elle était enceinte, fut si épouvantée de cette prédiction, qu'elle laissa tomber la purée de foie dans le feu.
Ainsi, pour la seconde fois, dame Souriçonne priva le roi d'un de ses mets favoris; ce qui le mit fort en colère et le fit s'applaudir encore davantage du coup d'État qu'il avait si heureusement accompli.
Il va sans dire que Christian-Élias Drosselmayer fut renvoyé avec une splendide récompense, et rentra triomphant à Nuremberg.
Comment, malgré toutes les précautions prises par la reine, dame
Souriçonne accomplit sa menace à l'endroit de la princesse
Pirlipate.
Maintenant, mes chers enfants, vous savez aussi bien que moi, n'est-ce pas, pourquoi la reine faisait garder avec tant de soin la miraculeuse petite princesse Pirlipate: elle craignait la vengeance de dame Souriçonne; car, d'après ce que dame Souriçonne avait dit, il ne s'agissait pas moins, pour l'héritière de l'heureux petit royaume sans nom, que de la perte de sa vie ou tout au moins de sa beauté; ce qui, assure-t-on, pour une femme, est bien pis encore. Ce qui redoublait surtout l'inquiétude de la tendre mère, c'est que les machines de maître Drosselmayer ne pouvaient absolument rien contre l'expérience de dame Souriçonne. Il est vrai que l'astronome de la cour, qui était en même temps grand augure et grand astrologue, craignant qu'on ne supprimât sa charge comme inutile, s'il ne donnait pas son mot dans cette affaire, prétendit avoir lu dans les astres, d'une manière certaine, que la famille de l'illustre chat Murr était seule en état de défendre le berceau de l'approche de dame Souriçonne. C'est pour cela que chacune des six gardiennes fut forcée de tenir sans cesse sur ses genoux un des mâles de cette famille, qui, au reste, étaient attachés à la cour en qualité de secrétaires intimes de légation, et devait, par un grattement délicat et prolongé, adoucir à ces jeunes diplomates le pénible service qu'ils rendaient à l'État.
Mais, un soir, il y a des jours, comme vous le savez, mes enfants, où l'on se réveille tout endormi, un soir, malgré tous les efforts que firent les six gardiennes qui se tenaient autour de la chambre, chacune un chat sur ses genoux, et les deux surgardiennes intimes qui étaient assises au chevet de la princesse, elles sentirent le sommeil s'emparer d'elles progressivement. Or, comme chacune absorbait ses propres sensations en elle-même, se gardant bien de les confier à ses compagnes, dans l'espérance que celles-ci ne s'apercevraient pas de son manque de vigilance, et veilleraient à sa place tandis qu'elle dormirait, il en résulta que les yeux se fermèrent successivement, que les mains qui grattaient les matous s'arrêtèrent à leur tour, et que les matous, n'étant plus grattés, profitèrent de la circonstance pour s'assoupir.
Nous ne pourrions pas dire depuis combien de temps durait cet étrange sommeil, lorsque, vers minuit, une des surgardiennes intimes s'éveilla en sursaut. Toutes les personnes qui l'entouraient semblaient tombées en léthargie; pas le moindre ronflement; les respirations elles-mêmes étaient arrêtées; partout régnait un silence de mort, au milieu duquel on n'entendait que le bruit du ver piquant le bois. Mais que devint la surgardienne intime, en voyant près d'elle une grande et horrible souris qui, dressée sur ses pattes de derrière, avait plongé sa tête dans le berceau de Pirlipatine, et paraissait fort occupée à ronger le visage de la princesse? Elle se leva en poussant un cri de terreur. A ce cri, tout le monde se réveilla; mais dame Souriçonne, car c'était bien elle, s'élança vers un des coins de la chambre. Les conseillers intimes de légation se précipitèrent après elles; hélas! il était trop tard: dame Souriçonne avait disparu par une fente du plancher. Au même instant, la princesse Pirlipate, réveillée par toute cette rumeur, se mit à pleurer. A ces cris, les gardiennes et les surgardiennes répondirent par des exclamations de joie.