Dieu soit loué! disaient-elles. Puisque la princesse Pirlipate crie, c'est qu'elle n'est pas morte.

Et alors elles accoururent au berceau; mais leur désespoir fut grand lorsqu'elles virent ce qu'était devenue cette délicate et charmante créature!

En effet, à la place de ce visage blanc et rose, de cette petite tête aux cheveux d'or, de ces yeux d'azur, miroir du ciel, était plantée une immense et difforme tête sur un corps contrefait et ratatiné. Ses deux beaux yeux avaient perdu leur couleur céleste, et s'épanouissaient verts, fixes et hagards, à fleur de tête. Sa petite bouche s'était étendue d'une oreille à l'autre, et son menton s'était couvert d'une barbe cotonneuse et frisée, on ne peut plus convenable pour un vieux polichinelle, mais hideuse pour une jeune princesse.

En ce moment, la reine entra; les six gardiennes ordinaires et les deux surgardiennes intimes se jetèrent la face contre terre, tandis que les six conseillers de légation regardaient s'il n'y avait pas quelque fenêtre ouverte pour gagner les toits.

Le désespoir de la pauvre mère fut quelque chose d'affreux. On l'emporta évanouie dans la chambre royale.

Mais c'est le malheureux père dont là douleur faisait surtout peine à voir, tant elle était morne et profonde. On fut oblig de mettre des cadenas à ses croisées pour qu'il ne se précipitât point par la fenêtre, et de ouater son appartement pour qu'il ne se brisât point la tête contre les murs. Il va sans dire qu'on lui retira son épée, et qu'on ne laissa traîner devant lui ni couteau ni fourchette, ni aucun instrument tranchant ou pointu. Cela était d'autant plus facile qu'il ne mangea point pendant les deux ou trois premiers jours, ne cessant de répéter:

—O monarque infortuné que je suis! ô destin cruel que tu es!

Peut-être, au lieu d'accuser le destin, le roi eût-il dû penser que, comme tous les hommes le sont ordinairement, il avait ét l'artisan de ses propres malheurs, attendu que, s'il avait su manger ses boudins avec un peu de lard de moins que d'habitude, et que, renonçant à la vengeance, il eût laissé dame Souriçonne et sa famille sous l'âtre, ce malheur qu'il déplorait ne serait point arrivé. Mais nous devons dire que les pensées du royal père de Pirlipate ne prirent aucunement cette direction philosophique.

Au contraire, dans la nécessité où se croient toujours les puissants de rejeter les calamités qui les frappent sur de plus petits qu'eux, il rejeta la faute sur l'habile mécanicien Christian-Élias Drosselmayer. Et, bien convaincu que, s'il lui faisait dire de revenir à la cour pour y être pendu ou décapité, celui-ci se garderait bien de se rendre à l'invitation, il le fit inviter, an contraire, à venir recevoir un nouvel ordre que Sa Majesté avait créé, rien que pour les hommes de lettres, les artistes et les mécaniciens.

Maître Drosselmayer n'était pas exempt d'orgueil; il pensa qu'un ruban ferait bien sur sa redingote jaune, et se mit immédiatement en route; mais sa joie se changea bientôt en terreur: à la frontière du royaume, des gardes l'attendaient, qui s'emparèrent de lui, et le conduisirent de brigade en brigade jusqu'à la capitale.