Le roi, qui craignait sans doute de se laisser attendrir, ne voulut pas même recevoir maître Drosselmayer lorsqu'il arriva au palais; mais il le fit conduire immédiatement près du berceau de Pirlipate, faisant signifier au mécanicien que si, de ce jour en un mois, la princesse n'était point rendue à son état naturel, il lui ferait impitoyablement trancher la tête.
Maître Drosselmayer n'avait point de prétention à l'héroïsme, et n'avait jamais compté mourir que de sa belle mort, comme on dit; aussi fut-il fort effrayé de la menace; mais, néanmoins, se confiant bientôt dans sa science, dont sa modestie personnelle ne l'avait jamais empêché d'apprécier l'étendue, il se rassura quelque peu, et s'occupa immédiatement de la première et de la plus utile opération, qui était celle de s'assurer si le mal pouvait céder à un remède quelconque, ou était véritablement incurable, comme il avait cru le reconnaître dès le premier abord.
A cet effet, il démonta fort adroitement d'abord la tête, puis, les uns après les autres, tous les membres de la princesse Pirlipate, détacha ses pieds et ses mains pour en examiner plus son aise non-seulement les jointures et les ressorts, mais encore la construction intérieure. Mais, hélas! plus il pénétra dans le mystère de l'organisation pirlipatine, mieux il découvrit que plus la princesse grandirait, plus elle deviendrait hideuse et difforme; il rattacha donc avec soin les membres de Pirlipate, et, ne sachant plus que faire ni que devenir, il se laissa aller, près du berceau de la princesse, qu'il ne devait plus quitter jusqu'à ce qu'elle eût repris sa première forme, à une profonde mélancolie.
Déjà la quatrième semaine était commencée, et l'on en était arrivé au mercredi, lorsque, selon son habitude, le roi entra pour voir s'il ne s'était pas opéré quelque changement dans l'extérieur de la princesse, et, voyant qu'il était toujours le même, s'écria, en menaçant la mécanicien de son sceptre:
—Christian-Élias Drosselmayer, prends garde à toi! tu n'as plus que trois jours pour me rendre ma fille telle qu'elle était; et, si tu t'entêtes à ne pas la guérir, c'est dimanche prochain que tu seras décapité.
Maître Drosselmayer, qui ne pouvait guérir la princesse, non point par entêtement, mais par impuissance, se mit à pleurer amèrement, regardant, avec ses yeux noyés de larmes, la princesse Pirlipate, qui croquait une noisette aussi joyeusement que si elle eût été la plus jolie fille de la terre. Alors, à cette vue attendrissante, le mécanicien fut, pour la première fois, frapp du goût particulier que la princesse avait, depuis sa naissance, manifesté pour les noisettes, et de la singulière circonstance qui l'avait fait naître avec des dents. En effet, aussitôt sa transformation, elle s'était mise à crier, et elle avait continu de se livrer à cet exercice jusqu'au moment où, trouvant une aveline sous sa main, elle la cassa, en mangea l'amande, et s'endormit tranquillement. Depuis ce temps-là, les deux surgardiennes intimes avaient eu le soin d'en bourrer leurs poches, et de lui en donner une ou plusieurs aussitôt qu'elle faisait la grimace.
—O instinct de la nature! éternelle et impénétrable sympathie de tous les êtres créés! s'écria Christian-Élias Drosselmayer, tu m'indiques la porte qui mène à la découverte de tes mystères; j'y frapperai, et elle s'ouvrira!
A ces mots, qui surprirent fort le roi, le mécanicien se retourna et demanda à Sa Majesté la faveur d'être conduit à l'astronome de la cour; le roi y consentit, mais à la condition que ce serait sous bonne escorte. Maître Drosselmayer eût sans doute mieux aimé faire cette course seul; cependant, comme, dans cette circonstance, il n'avait pas le moins du monde son libre arbitre, il lui fallut souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher, et traverser les rues de la capitale escorté comme un malfaiteur.
Arrivé chez l'astrologue, maître Drosselmayer se jeta dans ses bras, et tous deux s'embrassèrent avec des torrents de larmes, car ils étaient connaissances de vieille date, et s'aimaient fort; puis ils se retirèrent dans un cabinet écarté, et feuilletèrent ensemble une quantité innombrable de livres qui traitaient de l'instinct, des sympathies, des antipathies, et d'une foule d'autres choses non moins mystérieuses. Enfin, la nuit étant venue, l'astrologue monta sur sa tour, et, aidé de maître Drosselmayer, qui était lui-même fort habile en pareille matière, découvrit, malgré l'embarras des lignes qui s'entre-croisaient sans-cesse, que, pour rompre le charme qui rendait Pirlipate hideuse, et pour qu'elle redevînt aussi belle qu'elle l'avait été, elle n'avait qu'une chose à faire: c'était de manger l'amande de la noisette Krakatuk, laquelle avait une enveloppe tellement dure, que la roue d'un canon de quarante-huit pouvait passer sur elle sans la rompre. En outre, il fallait que cette coquille fût brisée en présence de la princesse par les dents d'un jeune homme qui n'eût jamais été rasé, et qui n'eût encore porté que des bottes. Enfin, l'amande devait être présentée par lui à la princesse, les yeux fermés, et, les yeux fermés toujours, il devait alors faire sept pas à reculons et sans trébucher. Telle était la réponse des astres.
Drosselmayer et l'astronome avaient travaillé sans relâche, durant trois jours et trois nuits, à éclaircir toute cette mystérieuse affaire. On en était précisément au samedi soir, et le roi achevait son dîner et entamait même le dessert, lorsque le mécanicien, qui devait être décapité le lendemain au point du jour, entra dans la salle à manger royale, plein de joie et d'allégresse, annonçant qu'il avait enfin trouvé le moyen de rendre à la princesse Pirlipate sa beauté perdue. À cette nouvelle, le roi le serra dans ses bras avec la bienveillance la plus touchante, et demanda quel était ce moyen.