—Mon cher ami, répondit le mécanicien, vous êtes un homme plein de sens. Allons nous coucher.
Et, à ces mots, ayant quitté la terrasse et étant redescendus dans leur chambre, les deux amis se couchèrent, et, enfonçant leurs bonnets de coton sur leurs oreilles, s'endormirent plus paisiblement qu'ils ne l'avaient encore fait depuis quatorze ans et neuf mois.
Le lendemain, dès le matin, les deux amis descendirent chez Zacharias, et lui firent part de tous les beaux projets qu'ils avaient formés la veille. Or, comme Zacharias ne manquait pas d'ambition, et que, dans son amour-propre paternel, il se flattait que son fils devait être une des plus fortes mâchoires d'Allemagne, il accepta avec enthousiasme la combinaison qui tendait à faire sortir de sa boutique non-seulement la noisette, mais encore le casse-noisette.
Le jeune homme fut plus difficile à décider. Cette tresse qu'on devait lui appliquer à la nuque, en remplacement de la bourse élégante qu'il portait avec tant de grâce, l'inquiétait surtout particulièrement. Cependant l'astrologue, son oncle et son père lui firent de si belles promesses, qu'il se décida. En conséquence, comme Élias Drosselmayer s'était mis à l'oeuvre l'instant même, la tresse fut bientôt achevée et vissée solidement à la nuque de ce jeune homme plein d'espérance. Hâtons-nous de dire, pour satisfaire la curiosité de nos lecteurs, que cet appareil ingénieux réussit parfaitement bien, et que, dès le premier jour, notre habile mécanicien obtint les plus brillants résultats sur les noyaux d'abricot les plus durs et sur les noyaux de pêche les plus obstinés.
Ces expériences faites, l'astrologue, le mécanicien et le jeune Drosselmayer se mirent immédiatement en route pour la résidence. Zacharias eût bien voulu les accompagner; mais, comme il fallait quelqu'un pour garder sa boutique, cet excellent père se sacrifia et demeura à Nuremberg.
Fin de l'histoire de la princesse Pirlipate.
Le premier soin du mécanicien et de l'astrologue, en arrivant la cour, fut de laisser le jeune Drosselmayer à l'auberge, et d'aller annoncer au palais que après l'avoir cherchée inutilement dans les quatre parties du monde, ils avaient enfin trouvé la noix Krakatuk à Nuremberg; mais de celui qui la devait casser, comme il était convenu entre eux, ils n'en dirent pas un mot.
La joie fut grande au palais. Aussitôt le roi envoya chercher le conseiller intime, surveillant de l'esprit public, lequel avait la haute main sur tous les journaux, et lui ordonna de rédiger pour le Moniteur royal une note officielle que les rédacteurs des autres gazettes seraient forcés de répéter, et qui portait en substance que tous ceux qui se croiraient d'assez bonnes dents pour casser la noisette Krakatuk n'avaient qu'à se présenter au palais, et, l'opération faite, recevraient une récompense considérable.
C'est dans une circonstance pareille seulement qu'on peut apprécier tout ce qu'un royaume contient de mâchoires. Les concurrents étaient en si grand nombre, qu'on fut oblig d'établir un jury présidé par le dentiste de la couronne, lequel examinait les concurrents, pour voir s'ils avaient bien leurs trente-deux dents, et si aucune de ces dents n'était gâtée.
Trois mille cinq cents candidats furent admis à cette première épreuve, qui dura huit jours, et qui n'offrit d'autre résultat qu'un nombre indéfini de dents brisées et de mandibules démises.