Il fallut donc se décider à faire un second appel. Les gazettes nationales et étrangères furent couvertes de réclames. Le roi offrait la place de président perpétuel de l'Académie et l'ordre de l'Araignée d'or à la mâchoire supérieure qui parviendrait briser la noisette Krakatuk. On n'avait pas besoin d'être lettr pour concourir.
Cette seconde épreuve fournit cinq mille concurrents. Tous les corps savants d'Europe envoyèrent leurs représentants à cet important congrès. On y remarquait plusieurs membres de l'Académie française, et, entre autres, son secrétaire perpétuel, lequel ne put concourir, à cause de l'absence de ses dents, qu'il s'était brisées en essayant de déchirer les oeuvres de ses confrères.
Cette seconde épreuve, qui dura quinze jours, fut, hélas! plus désastreuse encore que la première. Les délégués des sociétés savantes, entre autres, s'obstinèrent, pour l'honneur du corps auquel ils appartenaient, à vouloir briser la noisette; mais ils y laissèrent leurs meilleures dents.
Quant à la noisette, sa coquille ne portait pas même la trace des efforts qu'on avait faits pour l'entamer.
Le roi était au désespoir; il résolut de frapper un grand coup, et, comme il n'avait pas de descendant mâle, il fit publier, par une troisième insertion dans les gazettes nationales et étrangères, que la main de la princesse Pirlipate était accordée et la succession au trône acquise à celui qui briserait la noisette Krakatuk. Le seul article qui fût obligatoire, c'est que, cette fois, les concurrents devaient être âgés de seize vingt-quatre ans.
La promesse d'une pareille récompense remua toute l'Allemagne. Les candidats arrivèrent de tous les coins de l'Europe; et il en serait même venu de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique, ainsi que de cette cinquième partie du monde qu'avaient découverte Élias Drosselmayer et son ami l'astrologue, si, le temps ayant été limité, les lecteurs n'eussent judicieusement réfléchi qu'au moment où ils lisaient la susdite annonce, l'épreuve était en train de s'accomplir ou même était déjà accomplie.
Cette fois, le mécanicien et l'astrologue pensèrent que le moment était venu de produire le jeune Drosselmayer, car il n'était pas possible au roi d'offrir un prix plus haut que celui qu'il était arrivé à mettre, une récompense plus belle que celle qu'il en était venu à offrir. Seulement, confiants dans le succès, quoique, cette fois, une foule de princes aux mâchoires royales ou impériales se fussent présentés, ils ne se présentèrent au bureau des inscriptions (on est libre de confondre avec celui des inscriptions et belles-lettres), qu'au moment où il allait se fermer, de sorte que le nom de Nathaniel Drosselmayer se trouva porté sur la liste le 11,375e et dernier.
Il en fut de cette fois-ci comme des autres, les 11,374 concurrents de Nathaniel Drosselmayer furent mis hors de combat, et le dix-neuvième jour de l'épreuve, à onze heures trente-cinq minutes du matin, comme la princesse accomplissait sa quinzième année, le nom de Nathaniel Drosselmayer fut appelé.
Le jeune homme se présenta accompagné de ses parrains, c'est-à-dire du mécanicien et de l'astrologue.
C'était la première fois que ces deux illustres personnages revoyaient la princesse depuis qu'ils avaient quitté son berceau, et, depuis ce temps, il s'était fait de grands changements en elle; mais, il faut le dire avec notre franchise d'historien, ce n'était point à son avantage: lorsqu'ils la quittèrent, elle n'était qu'affreuse; depuis ce temps, elle était devenue effroyable.