Ce grand tumulte troubla fort le jeune Nathaniel Drosselmayer, qui, on se le rappelle, avait encore, pour achever sa mission, faire les sept pas en arrière; pourtant il se maîtrisa avec une puissance qui donna les plus hautes espérances pour l'époque o il régnerait à son tour, et il allongeait précisément la jambe pour achever son septième pas, quand, tout à coup, la reine des souris perça le plancher, piaulant affreusement, et vint s'élancer entre ses jambes; de sorte qu'au moment où le futur prince royal reposait le pied à terre, il lui appuya le talon en plein sur le corps, ce qui le fit trébucher de telle façon, que peu s'en fallut qu'il ne tombât.
O fatalité! Au même instant, le beau jeune homme devin aussi difforme que l'avait été avant lui la princesse: ses jambes s'amincirent, son corps ratatiné pouvait à peine soutenir son énorme et hideuse tête, ses yeux, devinrent verts, hagards et fleur de tête; enfin sa bouche se fendit jusqu'aux oreilles, et sa jolie petite barbe naissante se changea en une substance blanche et molle, que plus tard on reconnut être du coton.
Mais la cause de cet événement en avait été punie en même temps qu'elle le causait. Dame Souriçonne se tordait sanglante sur le plancher: sa méchanceté n'était donc pas restée impunie. En effet, le jeune Drosselmayer l'avait pressée si violemment contre le plancher avec le talon de sa botte, que la compression avait été mortelle. Aussi, tout en se tordant, dame Souriçonne criait de toute la force de sa voix agonisante:
Krakatuk! Krakatuk! ô noisette si dure,
C'est à toi que je dois le trépas que j'endure.
Hi… hi… hi… hi…
Mais l'avenir me garde une revanche prête:
Mon fils me vengera sur toi, Casse-Noisette!
Pi… pi… pi… pi…
Adieu la vie,
Trop tôt ravie!
Adieu le ciel,
Coupe de miel!
Adieu le monde,
Source féconde…
Ah! je me meurs!
Hi! pi pi! couic!!!
Le dernier soupir de dame Souriçonne n'était peut-être pas très-bien rimé; mais, s'il est permis de faire une faute de versification, c'est, on en conviendra, en rendant le dernier soupir!
Ce dernier soupir rendu, on appela le grand feutrier de la cour, lequel prit dame Souriçonne par la queue et l'emporta, s'engageant à la réunir aux malheureux débris de sa famille, qui, quinze ans et quelques mois auparavant, avaient été enterrés dans un commun tombeau.
Comme, au milieu de tout cela, personne que le mécanicien et l'astrologue ne s'était occupé de Nathaniel Drosselmayer, la princesse, qui ignorait l'accident qui était arrivé, ordonna que le jeune héros fût amené devant elle; car, malgré la semonce de la surintendante de son éducation, elle avait hâte de le remercier. Mais, à peine eut-elle aperçu le malheureux Nathaniel, qu'elle cacha sa tête dans ses deux mains, et que, oubliant le service qu'il lui avait rendu, elle s'écria:
—A la porte, à la porte, l'horrible Casse-Noisette! à la porte! à la porte! à la porte!
Aussitôt le grand maréchal du palais prit le pauvre Nathaniel par les épaules et le poussa sur l'escalier.