Le roi, plein de rage de ce qu'on avait osé lui proposer un casse-noisette pour gendre, s'en prit à l'astrologue et au mécanicien, et, au lieu de la rente de dix mille thalers et de la lunette d'honneur qu'il devait donner au premier, au lieu de l'épée en diamant, du grand ordre royal de l'Araignée d'or et de la redingote jaune qu'il devait donner au second, il les exila hors de son royaume, ne leur donnant que vingt-quatre heures pour en franchir les frontières. Il fallut obéir. Le mécanicien, l'astrologue et le jeune Drosselmayer, devenu casse-noisette, quittèrent la capitale et traversèrent la frontière. Mais, à la nuit venue, les deux savants consultèrent de nouveau les étoiles et lurent dans la conjonction des astres que, tout contrefait qu'il était, leur filleul n'en deviendrait pas moins prince et roi, s'il n'aimait mieux toutefois rester simple particulier, ce qui serait laissé à son choix; et cela arriverait quand sa difformité aurait disparu; et sa difformité disparaîtrait, quand il aurait commandé en chef un combat, dans lequel serait tué le prince que, après la mort de ses sept premiers fils, dame Souriçonne avait mis au monde avec sept têtes, et qui était le roi actuel des souris; enfin, lorsque, malgré sa laideur, Casse-Noisette serait parvenu à se faire aimer d'une jolie dame.

En attendant ces brillantes destinées, Nathaniel Drosselmayer, qui était sorti de la boutique paternelle en qualité de fils unique, y rentra en qualité de casse-noisette.

Il va sans dire que son père ne le reconnut aucunement et que, lorsqu'il demanda à son frère le mécanicien et à son ami l'astrologue ce qu'était devenu son fils bien-aimé, les deux illustres personnages répondirent, avec cet aplomb qui caractérise les savants, que le roi et la reine n'avaient pas voulu se séparer du sauveur de la princesse, et que le jeune Nathaniel était resté à la cour, comblé de gloire et d'honneur.

Quant au malheureux Casse-Noisette, qui sentait tout ce que sa position avait de pénible, il ne souffla pas le mot, attendant de l'avenir le changement qui devait s'opérer en lui. Cependant, nous devons avouer que, malgré la douceur de son caractère et la philosophie de son esprit, il gardait, au fond de son énorme bouche, une de ses plus grosses dents à l'oncle Drosselmayer, qui, l'étant venu chercher au moment où il y pensait le moins, et l'ayant séduit par ses belles promesses, était la seule et unique cause du malheur épouvantable qui lui était arrivé.

Voilà, mes chers enfants, l'histoire de la noisette Krakatuk et de la princesse Pirlipate, telle que la raconta le parrain Drosselmayer à la petite Marie, et vous savez pourquoi l'on dit maintenant d'une chose difficile:

«C'est une dure noisette à casser.

L'oncle et le neveu

Si quelqu'un de mes jeunes lecteurs ou quelqu'une de mes jeunes lectrices s'est jamais coupé avec du verre, ce qui a dû leur arriver aux uns ou aux autres dans leurs jours de désobéissance, ils doivent savoir, par expérience, que c'est une coupure particulièrement désagréable en ce qu'elle ne finit pas de guérir. Marie fut donc forcée de passer une semaine entière dans son lit, car il lui prenait des étourdissements aussitôt qu'elle essayait de se lever; enfin elle se rétablit tout à fait et put sautiller par la chambre comme auparavant.

Ou l'on est injuste envers notre petite héroïne, ou l'on comprendra facilement que sa première visite fut pour l'armoire vitrée: elle présentait un aspect des plus charmants: le carreau cassé avait été remis, et derrière les autres carreaux, nettoyés scrupuleusement par mademoiselle Trudchen, apparaissaient neufs, brillants et vernissés, les arbres, les maisons et les poupées de la nouvelle année. Mais, au milieu de tous les trésors de son royaume enfantin, avant toutes choses, ce que Marie aperçut, ce fut son casse-noisette, qui lui souriait du second rayon où il était placé, et cela avec des dents en aussi bon état qu'il en avait jamais eu. Tout en contemplant avec bonheur son favori, une pensée qui s'était déjà plus d'une fois présentée à l'esprit de Marie revint lui serrer le coeur. Elle songea que tout ce que parrain Drosselmayer avait raconté était non pas un conte, mais l'histoire véritable des dissensions de Casse-Noisette avec feu la reine des souris et son fils le prince régnant: dès lors elle comprenait que Casse-Noisette ne pouvait être autre que le jeune Drosselmayer de Nuremberg, l'agréable mais ensorcelé neveu du parrain; car, que l'ingénieux mécanicien de la cour du roi, père de Pirlipate, fût autre que le conseiller de médecine Drosselmayer, de ceci elle n'en avait jamais douté, du moment o elle l'avait vu dans la narration apparaître avec sa redingote jaune; et cette conviction s'était encore raffermie, quand elle lui avait successivement vu perdre ses cheveux par un coup de soleil, et son oeil par un coup de flèche, ce qui avait nécessit l'invention de l'affreux emplâtre, et l'invention de l'ingénieuse perruque de verre, dont nous avons parlé au commencement de cette histoire.

—Mais pourquoi ton oncle ne t'a-t-il pas secouru, pauvre Casse-Noisette? se disait Marie en face de l'armoire vitrée, et tout en regardant son protégé, et en pensant que, du succès de la bataille, dépendait le désensorcellement du pauvre petit bonhomme, et son élévation au rang de roi du royaume des poupées, si prêtes, du reste, à subir cette domination, que, pendant tout le combat, Marie se le rappelait, les poupées avaient obéi Casse-Noisette comme des soldats à un général; et cette insouciance du parrain Drosselmayer faisait d'autant plus de peine à Marie, qu'elle était certaine que ces poupées, auxquelles, dans son imagination, elle prêtait le mouvement et la vie, vivaient et remuaient réellement.