—Mais, dit le président, attiré par le bruit, il y a quelque chose de bon à prendre dans ce qu'a dit M. Fritz: ce serait, au lieu d'un chat, d'employer des souricières.

—Pardieu! s'écria Fritz, cela tombe à merveille, puisque c'est parrain Drosselmayer qui les a inventées.

Tout le monde se mit à rire, et, comme, après perquisitions faites dans la maison, il fut reconnu qu'il n'y existait aucun instrument de ce genre, on envoya chercher une excellente souricière chez parrain Drosselmayer, laquelle fut amorcée d'un morceau de lard, et tendue à l'endroit même où les souris avaient fait un si grand dégât la nuit précédente.

Marie se coucha donc dans l'espoir que, le lendemain, le roi des souris se trouverait pris dans la boîte, où ne pouvait manquer de le conduire sa gourmandise. Mais, vers les onze heures du soir, et comme elle était dans son premier sommeil, elle fut réveillée par quelque chose de froid et de velu qui sautillait sur ses bras et sur son visage; puis, au même instant, ce piaulement et ce sifflement qu'elle connaissait si bien retentit à ses oreilles. L'affreux roi des souris était là sur son traversin, les yeux scintillant d'une flamme sanglante, et ses sept gueules ouvertes, comme s'il était prêt à dévorer la pauvre Marie.

—Je m'en moque, je m'en moque, disait le roi des souris, je n'irai pas dans la petite maison, et ton lard ne me tente pas; je ne serai pas pris: je m'en moque. Mais il faut que tu me donnes tes livres d'images et ta petite robe de soie; autrement, prends-y garde, je dévorerai ton Casse-Noisette.

On comprend qu'après une telle exigence, Marie se réveilla le lendemain l'âme pleine de douleur et les yeux pleins de larmes. Aussi sa mère ne lui apprit-elle rien de nouveau lorsqu'elle lui dit que la souricière avait été inutile, et que le roi des souris s'était douté de quelque piège. Alors, comme la présidente sortait pour veiller aux apprêts du déjeuner, Marie entra dans le salon, et, s'avançant en sanglotant vers l'armoire vitrée:

—Hélas! mon bon et cher monsieur Drosselmayer, dit-elle, o donc cela s'arrêtera-t-il? Quand j'aurai donné au roi des souris mes jolis livres d'images à déchirer, et ma belle petite robe de soie, dont l'enfant Jésus m'a fait cadeau le jour de Noël, mettre en morceaux, il ne sera pas content encore, et tous les jours m'en demandera davantage; si bien que, lorsque je n'aurai plus rien à lui donner, peut-être me dévorera-t-il à votre place. Hélas! pauvre enfant que je suis, que dois-je donc faire, mon bon et cher monsieur Drosselmayer? que dois-je donc faire? Et tout en pleurant, et tout en se lamentant ainsi, Marie s'aperçut que Casse-Noisette avait au cou une tache de sang. Du jour o Marie avait appris que son protégé était le fils du marchand de joujoux et le neveu du conseiller de médecine, elle avait cess de le porter dans ses bras, et ne l'avait plus ni caressé ni embrassé, et sa timidité à son égard était si grande, qu'elle n'avait pas même osé le toucher du bout du doigt. Mais en ce moment, voyant qu'il était blessé, et craignant que sa blessure ne fut dangereuse, elle le sortit doucement de l'armoire, et se mit à essuyer avec son mouchoir la tache de sang qu'il avait au cou. Mais quel fut son étonnement lorsqu'elle sentit tout à coup que Casse-Noisette commençait à se remuer dans sa main! Elle le reposa vivement sur son rayon; alors sa bouche s'agita de droite et de gauche, ce qui la fit paraître plus grande encore, et, force de mouvements, finit à grand'peine par articuler ces mots:

—Ah! très-chère demoiselle Silberhaus, excellente amie à moi, que ne vous dois-je pas, et que de remerciements n'ai-je pas vous faire! Ne sacrifiez donc pas pour moi vos livres d'images et votre robe de soie; procurez-moi seulement une épée, mais une bonne épée, et je me charge du resté.

Casse-Noisette voulait en dire plus long encore; mais ses paroles devinrent inintelligibles, sa voix s'éteignit tout à fait, et ses yeux, un moment animés par l'expression de la plus douce mélancolie, devinrent immobiles et atones. Marie n'éprouva aucune terreur; au contraire, elle sauta de joie, car elle était bienheureuse de pouvoir sauver Casse-Noisette, sans avoir à lui faire le sacrifice de ses livres d'images et de sa robe de soie. Une seule chose l'inquiétait, c'était de savoir où elle trouverait cette bonne épée que demandait le petit bonhomme; Marie résolut alors de s'ouvrir de son embarras à Fritz, que, part sa forfanterie, elle savait être un obligeant garçon. Elle l'amena donc devant l'armoire vitrée, lui raconta tout ce qui lui était arrivé avec Casse-Noisette et le roi des souris, et finit par lui exposer le genre de service qu'elle attendait de lui. La seule chose qui impressionna Fritz dans ce récit, fut d'apprendre que bien réellement ses hussards avaient manqué de coeur au plus fort de la bataille; aussi demanda-t-il à Marie si l'accusation était bien vraie, et, comme il savait la petite fille incapable de mentir, sur son affirmation, il s'élança vers l'armoire, et fit à ses hussards un discours qui parut leur inspirer une grande honte. Mais ce ne fut pas tout: pour punir tout le régiment dans la personne de ses chefs, il dégrada les uns après les autres tous les officiers, et défendit expressément aux trompettes de jouer pendant un an la marche des Hussards de la garde; puis, se retournant vers Marie:

—Quant à Casse-Noisette, dit-il, qui me paraît un brave garçon, je crois que j'ai son affaire: comme j'ai mis hier à la réforme, avec sa pension, bien entendu, an vieux major de cuirassiers qui avait fini son temps de service, je présume qu'il n'a plus besoin de son sabre, lequel était une excellente lame.