Ils étaient suivis de quatre dames de la taille tout au plus de mademoiselle Clairchen, sa nouvelle poupée, mais si splendidement vêtues, si richement parées, que Marie ne put méconnaître en elles les princesses royales de Confiturembourg. Toutes quatre, en apercevant Casse-Noisette, s'élancèrent à son cou avec la plus tendre effusion, s'écriant en même temps et d'une seule voix:

—O mon prince! mon excellent prince! … O mon frère! mon excellent frère!

Casse-Noisette paraissait fort touché; il essuya les nombreuses larmes qui coulaient de ses yeux, et, prenant Marie par la main il dit pathétiquement, en s'adressant aux quatre princesses:

—Mes chères soeurs, voici mademoiselle Marie Silberhaus que je vous présente; c'est la fille de M. le président Silberhaus, de Nuremberg, homme fort considéré dans la ville qu'il habite. C'est elle qui a sauvé ma vie; car, si, au moment où je venais de perdre la bataille, elle n'avait pas jeté sa pantoufle an roi des souris, et si, plus tard, elle n'avait pas eu la bonté de me prêter le sabre d'un major mis à la retraite par son frère, je serais maintenant couché dans le tombeau, ou, qui pis est encore, dévoré par le roi des souris. Ah! chère demoiselle Silberhaus, s'écria Casse-Noisette dans un enthousiasme qu'il ne pouvait plus maîtriser, Pirlipate, la princesse Pirlipate, toute fille du roi qu'elle était, n'était pas digne de dénouer les cordons de vos jolis petits souliers.

—Oh! non, non, bien certainement, répétèrent en choeur les quatre princesses.

Et, se jetant au cou de Marie, elles s'écrièrent:

—O noble libératrice de notre cher et bien-aimé prince et frère! ô excellente demoiselle Silberhaus!

Et, avec ces exclamations, que leur coeur gonflé de joie ne leur permettait pas de développer davantage, les quatre princesses conduisirent Marie et Casse-Noisette dans l'intérieur du palais, les forcèrent de s'asseoir sur de charmants petits canapés en bois de cèdre et du Brésil, parsemés de fleurs d'or, disant qu'elles voulaient elles-mêmes préparer leur repas. En conséquence, elles allèrent chercher une quantité de petite vases et de petites écuelles de la plus fine porcelaine du Japon, des cuillers, des couteaux, des fourchettes, des casseroles et autres ustensiles de cuisine tout en or et en argent; apportèrent les plus beaux fruits et les plus délicieuses sucreries que Marie eût jamais vus, et commencèrent à se trémousser de telle façon, que Marie vit bien que les princesses de Confiturembourg s'entendaient merveilleusement à faire la cuisine. Or, comme Marie s'entendait aussi très-bien à ces sortes de choses, elle souhaitait intérieurement de prendre une part active à ce qui se passait; alors, comme si elle eût pu deviner le voeu intérieur de Marie, la plus jolie des quatre soeurs de Casse-Noisette lui tendit un petit mortier d'or et lui dit:

—Chère libératrice de mon frère, pilez-moi, je vous prie, de ce sucre candi.

Marie s'empressa de se rendre à l'invitation, et, tandis qu'elle frappait si gentiment dans le mortier, qu'il en sortait une mélodie charmante, Casse-Noisette se mit à raconter dans le plus grand détail toutes ses aventures; mais, chose étrange, il semblait à Marie, pendant ce récit, que peu à peu les mots du jeune Drosselmayer, ainsi que le bruit du mortier, n'arrivaient plus qu'indistinctement à son oreille; bientôt, elle se vit enveloppée comme d'une légère vapeur; puis la vapeur se changea en une gaze d'argent, qui s'épaissit de plus en plus autour d'elle, et qui peu à peu lui déroba la vue de Casse-Noisette et des princesses ses soeurs. Alors des chants étranges, qui lui rappelaient ceux qu'elle avait entendus sur le fleuve d'essence de rose, se firent entendre mêlés au murmure croissant des eaux; puis il sembla à Marie que les vagues passaient sous elle et la soulevaient en se gonflant. Elle sentit qu'elle montait haut, plus haut, bien plus haut, plus haut encore, et prrrrrrrrou! et, paff! qu'elle tombait d'une hauteur qu'elle ne pouvait mesurer.