Vingt fois, cent fois, mille fois, l'idée s'était présentée à Hoffmann de retourner à l'Opéra; mais, tant que l'heure n'était pas venue, Hoffmann s'était bien promis de ne pas céder à la tentation; d'ailleurs, cette tentation, il l'avait combattue de toutes manières, en ayant recours à son médaillon d'abord, puis ensuite en essayant d'écrire à Antonia; mais le portrait d'Antonia semblait avoir pris un visage si triste, qu'Hoffmann refermait le médaillon presque aussitôt qu'il l'avait ouvert; mais les premières lignes de chaque lettre qu'il commençait étaient si embarrassées, qu'il avait déchiré dix lettres avant d'être au tiers de la première page.
Enfin, ce fameux surlendemain s'écoula; enfin l'ouverture du théâtre s'approcha; enfin sept heures sonnèrent, et, à ce dernier appel, Hoffmann, enlevé comme malgré lui, descendit tout courant son escalier, et s'élança dans la direction de la rue Saint-Martin.
Cette fois, en moins d'un quart d'heure, cette fois, sans avoir besoin de demander son chemin à personne, cette fois, comme si un guide invisible lui eût montré sa route, en moins de dix minutes il arriva à la porte de l'Opéra.
Mais, chose singulière! cette porte, comme deux jours auparavant, n'était pas encombrée de spectateurs, soit qu'un incident inconnu d'Hoffmann eût rendu le spectacle moins attrayant, soit que les spectateurs fussent déjà dans l'intérieur du théâtre.
Hoffmann jeta son écu de six livres à la buraliste, reçut son carton et s'élança dans la salle.
Mais l'aspect de la salle était bien changé. D'abord elle n'était qu'à moitié pleine; puis, à la place de ces femmes charmantes, de ces hommes élégants qu'il avait cru revoir, il ne vit que des femmes en casaquin et des hommes en carmagnole; pas de bijoux, pas de fleurs, pas de seins nus s'enflant et se désenflant sous cette atmosphère voluptueuse des théâtres aristocratiques; des bonnets ronds et des bonnets rouges, le tout orné d'énormes cocardes nationales; des couleurs sombres dans les vêtements, un nuage triste sur les figures; puis, des deux côtés de la salle, deux bustes hideux, deux têtes grimaçant, l'une le rire, l'autre la douleur, les bustes de Voltaire et de Marat enfin.
Enfin, à l'avant-scène, un trou à peine éclairé, une ouverture sombre et vide. La caverne toujours, mais plus de lion.
Il y avait à l'orchestre deux places vacantes à côté l'une de l'autre. Hoffmann gagna l'une de ces deux places, c'était celle qu'il avait occupée. L'autre était celle qu'avait occupée le docteur, mais, comme nous l'avons dit, cette place était vacante.
Le premier acte fut joué sans qu'Hoffmann fit attention à l'orchestre ou s'occupât des acteurs.
Cet orchestre, il le connaissait et l'avait apprécié à une première audition.