—Le sacrifice serait trop grand, répondit le prince en secouant doucement la tête. Moi, bonne ou mauvaise, j'ai vécu ma vie; à toi, mon enfant, de vivre la tienne, et, pour que nous te la préparions la plus heureuse possible, voyons, n'aie point de secrets pour moi.
—Je n'ai de secrets pour personne, dit la jeune fille en le regardant avec ses grands yeux limpides, dans lesquels se peignait une nuance d'étonnement.
—Tu as dix-neuf ans, Luisa?
—Oui, mon père.
—Tu n'es point arrivée à cet âge sans avoir aimé quelqu'un?
—Je vous aime, mon père; j'aime le chevalier, qui vous a remplacé près de moi; là se borne le cercle de mes affections.
—Tu ne me comprends pas ou tu affectes de ne pas me comprendre, Luisa. Je te demande si tu n'as distingué aucun des jeunes gens que tu as vus chez San-Felice ou rencontrés ailleurs?
—Nous ne sortions jamais, mon père, et je n'ai jamais vu chez mon tuteur d'autre jeune homme que mon frère de lait Michel, qui y venait, tous les quinze jours, chercher la petite pension que je faisais à sa mère.
—Ainsi, tu n'aimes personne d'amour?
—Personne, mon père.