Note 6: [(retour) ]

Inutile de dire que cette reine Marie-Amélie, quoique portant les mêmes prénoms, n'a rien de commun que la parenté avec la respectable et respectée reine Marie-Amélie, veuve du roi Louis-Philippe.

On se demande comment un pareil homme pouvait arriver, même à force d'argent, à devenir précepteur d'un prince dont un homme aussi intelligent que Tanucci était ministre; la réponse est bien simple: Tanucci, régent du royaume, c'est-à-dire véritable roi des Deux-Siciles, n'était point fâché de prolonger cette royauté au delà de la majorité de son auguste pupille; Florentin, il avait sous les yeux l'exemple de la Florentine Catherine de Médicis, qui régna successivement sous François II, Charles IX et Henri III; or, lui ne pouvait pas manquer de régner sous ou sur Ferdinand, comme on voudra, si le prince de San-Nicandro arrivait à faire de son élève un prince aussi ignorant et aussi nul que son précepteur. Et, il faut le dire, si telles étaient les vues de Tanucci, le prince de San-Nicandro entra complétement dans ses vues: ce fut un jésuite allemand qui fut chargé d'apprendre au roi le français, que le roi ne sut jamais; et, comme on ne jugea point à propos de lui apprendre l'italien, il en résulta qu'il ne parlait encore, à l'époque de son mariage, que le patois des lazzaroni, qu'il avait appris des valets qui le servaient et des enfants du peuple qu'on laissait approcher de lui pour sa distraction. Marie-Caroline lui fit honte de cette ignorance, lui apprit à lire et à écrire, deux choses qu'il savait à peine, et lui fit apprendre un peu d'italien, chose qu'il ne savait pas du tout; aussi, dans ses moments de bonne humeur ou de tendresse conjugale, n'appelait-il jamais Caroline que ma chère maîtresse, faisant ainsi allusion aux trois parties de son éducation qu'elle avait essayé de compléter.

Veut-on un exemple de l'idiotisme du prince de San-Nicandro? Cet exemple, le voici:

Un jour, le digne précepteur trouva dans les mains de Ferdinand les Mémoires de Sully, que le jeune prince essayait de déchiffrer, ayant entendu dire qu'il descendait de Henri IV et que Sully était ministre de Henri IV. Le livre lui fut immédiatement enlevé, et l'honnête imprudent qui lui avait prêté ce mauvais livre fut sévèrement réprimandé.

Le prince de San-Nicandro ne permettait qu'un livre, ne connaissait qu'un livre, n'avait jamais lu qu'un livre: c'était l'Office de la Vierge.

Et nous appuyons sur cette première éducation pour ne pas faire au roi Ferdinand plus grande qu'il n'est juste la responsabilité des actes odieux que nous allons voir s'accomplir dans le cours du récit que nous avons entrepris.

Ce premier point d'impartialité historique bien établi, voyons ce que fut cette éducation.

Ce n'était point assez pour la tranquillité de la conscience du prince de San-Nicandro que cette conviction consolante que, ne sachant rien, il ne pouvait rien apprendre à son élève; mais, afin de le maintenir dans une éternelle enfance, tout en développant, par des exercices violents, les qualités physiques dont la nature l'avait doué, il écarta de lui, homme ou livre, tout ce qui pouvait jeter dans son esprit la moindre lumière sur le beau, sur le bon et sur le juste.

Le roi Charles III était, comme Nemrod, un grand chasseur devant Dieu; le prince de San-Nicandro fit tout ce qu'il put pour que, sous ce rapport du moins, le fils marchât sur les traces de son père; il remit en vigueur toutes les ordonnances tyranniques sur la chasse, tombées en désuétude, même sous Charles III: les braconniers furent punis de la prison, des fers et même de l'estrapade; on repeupla les forêts royales de gros gibier; on multiplia les gardes, et, de peur que la chasse, plaisir fatigant, ne laissât au jeune prince, par la lassitude qui en était la suite, trop de temps libre, et que, pendant ce temps, chose peu probable mais possible, il ne lui prit le désir d'étudier, son précepteur lui donna le goût de la pêche, plaisir tranquille et bourgeois, pouvant servir de repos au plaisir violent et royal de la chasse.

Une des choses qui inquiétaient surtout le prince de San-Nicandro pour l'avenir du peuple sur lequel son élève était appelé à régner, c'est que celui-ci avait un naturel doux et bon; il était donc urgent de le corriger avant tout de ces deux défauts, auxquels, selon le prince de San-Nicandro, il fallait bien se garder de laisser prendre racine dans le coeur d'un roi.