Voici comment s'y prit le prince de San-Nicandro pour corriger le jeune prince de ce double vice:

Il savait que le frère aîné de son élève, celui qui, devenu prince des Asturies, avait suivi son père en Espagne, trouvait, pendant son séjour à Naples, un suprême plaisir à écorcher des lapins vivants.

Il essaya de donner le goût de cet amusement royal à Ferdinand; mais le pauvre enfant y montra une telle répugnance, que San-Nicandro résolut de lui inspirer seulement le désir de tuer les pauvres bêtes. Pour donner à cet exercice le charme de la difficulté vaincue, et, comme, de peur qu'il ne se blessât, on ne pouvait encore mettre un fusil entre les mains d'un enfant de huit ou neuf ans, on rassemblait dans une cour une cinquantaine de lapins pris au filet, et, en les chassant devant soi, on les forçait de passer par une chatière pratiquée dans une porte; le jeune prince se tenait derrière cette porte avec un bâton et les assommait ou les manquait au passage.

Un autre plaisir auquel l'élève du prince de San-Nicandro prit un goût non moins vif qu'à celui d'assommer des lapins, fut celui de berner des animaux sur des couvertures; par malheur, un jour, il eut la malencontreuse idée de berner un des chiens de chasse du roi son père, ce qui lui valut une mercuriale sévère et une défense absolue de s'adresser jamais à l'un de ces nobles quadrupèdes.

Le roi Charles III parti pour l'Espagne, le prince de San-Nicandro ne vit point d'inconvénient à laisser son élève reconquérir la liberté qu'il avait perdue, et même à l'étendre des quadrupèdes aux bipèdes. Ainsi, un jour que Ferdinand jouait au ballon, il avisa, parmi ceux qui prenaient plaisir à le regarder faire des merveilles à cet exercice, un jeune homme maigre, poudré à blanc et vêtu de l'habit ecclésiastique. Le voir et céder à l'irrésistible désir de le berner fut l'affaire d'une seconde; il dit quelques mots tout bas à l'oreille d'un des laquais attendant ses ordres; le laquais courut vers le château,—la chose se passait à Portici,—en revint avec une couverture; la couverture apportée, le roi et trois joueurs se détachèrent du jeu, firent prendre par le laquais le patient désigné, le firent coucher sur la couverture qu'ils tenaient par les quatre coins, et le bernèrent au milieu des rires des assistants et des huées de la canaille.

Celui à qui cette injure fut faite était le cadet d'une noble famille florentine; il se nommait Mazzini. La honte qu'il éprouva d'avoir ainsi servi de jouet au prince et de risée à la valetaille, fut si grande, qu'il quitta Naples le jour même, se sauva à Rome, tomba malade en arrivant et mourut au bout de quelques jours.

La cour de Toscane fit ses plaintes aux cabinets de Naples et de Madrid; mais la mort d'un petit abbé cadet de famille était chose de trop peu d'importance, pour qu'il fût fait droit par le père du coupable et par le coupable lui-même.

On comprend que, tout entier abandonné à de pareils amusements, le roi, enfant, s'ennuyât de la société des gens instruits, et, jeune homme, en eût honte; aussi passait-il tout son temps soit à la chasse, soit à la pêche, soit à faire faire l'exercice aux enfants de son âge, qu'il réunissait dans la cour du château et qu'il armait de manches à balai, nommant ces courtisans en herbe sergents, lieutenants, capitaines, et frappant de son fouet ceux qui faisaient de fausses manoeuvres et de mauvais commandements. Mais les coups de fouet d'un prince sont des faveurs, et ceux qui, le soir venu, avaient reçu le plus de coups de fouet étaient ceux qui se tenaient pour être le plus avant dans les bonnes grâces de Sa Majesté.

Malgré ce défaut d'éducation, le roi conserva un certain bon sens qui, lorsqu'on ne l'influençait pas dans un sens contraire, le menait au juste et au vrai. Dans la première partie de sa vie, celle qui fut antérieure à la révolution française, et tant qu'il ne craignit pas l'invasion de ce qu'il appelait les mauvais principes, c'est-à-dire de la science et du progrès, sachant lire et écrire à peine, jamais il ne refusait ni places ni pensions aux hommes qu'on lui assurait être recommandables par leurs connaissances; parlant le patois du môle, il n'était point insensible à un langage élevé et éloquent. Un jour, un cordelier nommé le père Fosco, persécuté par les moines de son couvent parce qu'il était plus savant et meilleur prédicateur qu'eux, parvint jusqu'au roi, se jeta à ses pieds et lui raconta tout ce que lui faisaient souffrir leur ignorance et leur jalousie; le roi, frappé de l'élégance de ses paroles et de la force de son raisonnement, le fit causer longtemps; puis enfin il lui dit:

—Laissez-moi votre nom et rentrez dans votre couvent; je vous donne ma parole d'honneur que le premier évêché vacant sera pour vous.