Elle trouva, à la place de sa fantaisie juvénile et de son rêve poétique, l'homme que vous connaissez, avec un gros nez, de grosses mains, de gros pieds, parlant le dialecte du môle avec des gestes de lazzarone.

La première entrevue eut lieu le 12 mai à Portella, sous un pavillon de soie brodé d'or; la princesse était accompagnée de son frère Léopold, qui était chargé de la remettre aux mains de son époux. Comme Joseph II son frère, Léopold II était nourri de maximes philosophiques; il voulait introduire force réformes dans ses États, et, en effet, la Toscane se souvient qu'entre autres réformes, la peine de mort fut abolie sous son règne.

De même que Léopold était le parrain de sa soeur, Tanucci était le tuteur du roi. Au premier regard qu'échangèrent la jeune reine et le vieux ministre, ils se déplurent réciproquement. Caroline devina en lui l'ambitieuse médiocrité qui avait enlevé à son époux, en le maintenant dans son ignorance native, tous les moyens d'être un jour un grand roi, ou tout simplement même un roi. Sans doute, elle eût reconnu le génie d'un époux qui lui eût été supérieur, et, dans son admiration pour lui, elle eût probablement été alors reine soumise, épouse fidèle; il n'en fut point ainsi; elle reconnut, au contraire, l'infériorité de son époux, et, de même que sa mère avait dit à ses Hongrois: Je suis le roi Marie-Thérèse, elle dit aux Napolitains: Je suis le roi Marie-Caroline.

Ce n'était point ce que voulait Tanucci; il ne voulait ni roi ni reine, il voulait être premier ministre.

Par malheur, il y avait, dans les clauses du contrat de mariage des augustes époux, un petit article qui s'était glissé sans que Tanucci, qui ne connaissait point encore la jeune archiduchesse, y eût attaché grande importance: Marie-Caroline avait le droit d'assister aux conseils d'État, du moment qu'elle aurait donné à son époux un héritier de la couronne.

C'était une fenêtre que la cour d'Autriche ouvrait sur celle de Naples. Jusque-là, l'influence—qui, sous Philippe II et Ferdinand VII, était venue de France,—Charles III étant monté sur le trône d'Espagne, venait naturellement de Madrid.

Tanucci comprit que, par cette fenêtre ouverte pour Marie-Caroline, entrait l'influence autrichienne.

Il est vrai qu'ayant donné, cinq ans seulement après son mariage, un héritier à la couronne, Marie-Caroline ne jouit que vers l'année 1774 du privilége qui lui était accordé.

En attendant, aveuglée par des illusions qu'elle s'obstinait à conserver, Marie-Caroline espéra qu'elle pourrait faire une éducation complètement nouvelle à son mari; cela lui parut d'autant plus facile que sa science à elle avait frappé Ferdinand d'étonnement. Après avoir entendu causer Caroline avec Tanucci et les quelques rares personnes instruites de sa cour, il se frappait la tête avec stupéfaction en disant:

—La reine sait tout!