Pendant trois jours, on avait illuminé Rome, tiré des feux d'artifice, planté des arbres de la Liberté, dansé, chanté, crié: «Vive la République!» autour de ces arbres; mais l'enthousiasme avait été de courte durée. Dix jours après le discours de Berthier, qui, outre l'allocution aux mânes de Caton et d'Hortensius, contenait la promesse d'un respect inviolable pour les revenus et les richesses de l'Église, on avait, par l'ordre du Directoire, porté à la Monnaie les trésors de cette même Église pour y être fondus, transformés en pièces d'or et d'argent, non pas à l'effigie de la république romaine, mais à celle de la république française, et versés dans les caisses, les uns disaient du Luxembourg et les autres de l'armée: ceux qui disaient dans les caisses de l'armée étaient en minorité, et en minorité encore plus grande ceux qui le croyaient.

Puis on avait mis en vente les biens nationaux, et, comme le Directoire avait un pressant besoin d'argent pour l'armée d'Égypte, disait-il, ces biens avaient été vendus en toute hâte et à un prix fort au-dessous de leur valeur. Alors, des appels en argent et en nature avaient été faits aux riches propriétaires, qui, malgré leur patriotisme, auquel les exigences réitérées du gouvernement français avaient, nous devons l'avouer, porté une rude atteinte, avaient été bientôt mis à sec.

Il en résultait que, malgré les sacrifices faits par les classes riches de la société, les besoins du Directoire se renouvelant sans cesse, aucune des dépenses les plus indispensables n'avait pu être acquittée, et que la solde des troupes nationales, les appointements des fonctionnaires publics, présentaient, au bout de trois mois, un arriéré qui datait du jour même où la république avait été proclamée.

Les ouvriers, ne recevant plus de salaires, et, d'ailleurs, on le sait, n'étant pas énormément enclins d'eux-mêmes au travail, ils avaient, chacun de leur côté, abandonné leurs travaux et s'étaient faits, les uns mendiants, les autres bandits.

Quant aux autorités, qui eussent dû, dans leurs fonctions, donner l'exemple d'une intégrité lacédémonienne, comme elles ne recevaient pas un sou, elles étaient devenues encore plus vénales et encore plus voleuses qu'auparavant. La magistrature de l'annone, chargée de la nourriture du peuple, institution de la vieille Rome des empereurs qui s'était maintenue à travers la Rome des papes, n'ayant pu, avec du papier-monnaie discrédité, faire les approvisionnements nécessaires, et manquant de farine, d'huile, de viande, déclarait qu'elle ne savait plus quel remède opposer à la famine; si bien que, quand Championnet arriva, on se disait tout bas qu'il n'y avait plus à Rome que pour trois jours de vivres, et que, si le roi de Naples et son armée n'arrivaient pas bien vite pour chasser les Français, rétablir le saint-père sur son trône et rendre l'abondance au peuple, on allait se trouver incessamment dans l'alternative de se manger les uns les autres, ou de mourir de faim.

Voilà ce que Salvato était chargé d'annoncer d'abord aux patriotes napolitains; c'était la misérable situation de la république romaine, situation à laquelle on allait essayer de faire face à force d'économie et d'honnêteté. Pour commencer, Championnet avait chassé de Rome tous les agents du fisc et avait pris sur lui d'appliquer aux besoins de la ville et de l'armée tous les envois d'argent, de quelque part qu'ils vinssent, qui se faisaient au Directoire.

Maintenant, voici ce que Salvato avait à ajouter relativement à la situation de l'armée française, qui n'était guère plus florissante que celle de la république romaine:

L'armée de Rome, dont Championnet venait de prendre le commandement et qui, sur les cadres qu'il avait reçus du Directoire, se montait à trente-deux mille hommes, était de huit mille hommes en réalité. Ces huit mille hommes, qui, depuis trois mois, n'avaient pas reçu un sou de solde, manquaient de chaussures, d'habits, de pain, et étaient comme enveloppés par l'armée du roi de Naples, se composant de 60,000 hommes, bien vêtus, bien chaussés, bien nourris et payés chaque jour. Pour toutes munitions, l'armée française avait cent quatre-vingt mille cartouches; c'était quinze coups de fusil à tirer par homme. Aucune place n'était approvisionnée, nous ne dirons pas de vivres, mais de poudre, et la pénurie était telle, qu'on en avait manqué à Civita-Vecchia pour tirer sur un bâtiment barbaresque qui était venu capturer une barque de pêcheur à demi-portée de canon du fort. On n'avait en tout que neuf bouches à feu. Toute l'artillerie avait été fondue pour faire de la monnaie de cuivre. Quelques forteresses avaient des canons, c'est vrai; mais, soit trahison, soit négligence, dans aucune les boulets n'étaient du calibre des pièces; dans quelques-unes, il n'y avait pas de boulets du tout.

Les arsenaux étaient aussi vides que les forteresses; on avait inutilement essayé d'armer de fusils deux bataillons de gardes nationales, et cela dans un pays où l'on ne rencontrait pas un homme qui n'eût son fusil sur l'épaule s'il était à pied, et en travers de sa selle s'il était à cheval.

Mais Championnet avait écrit à Joubert, et l'on devait lui envoyer d'Alexandrie et de Milan un million de cartouches et dix pièces de canon avec leurs parcs.