Quant à son caractère, c'était celui qui pousse en général les hommes bilieux aux querelles sans cause. Aussi, du temps qu'il était marin,—frère Pacifique avait commencé par être marin, et nous dirons plus tard à quelle occasion il quitta le service du roi pour celui de Dieu;—aussi, du temps qu'il était marin, il était bien rare que frère Pacifique, qui se nommait alors François Esposito, son père ayant oublié de le reconnaître et sa mère n'ayant pas cru devoir se donner la peine de le nourrir[1]; il était bien rare, disons-nous, qu'un jour se passât sans que frère Pacifique en vînt aux mains, soit à bord de son bâtiment avec quelques-uns de ses camarades, soit place du Môle, soit strada dei Pilieri, soit à Santa-Lucia, avec quelque camorriste ou quelque guappo qui prétendait avoir sur la terre les mêmes droits que le susdit Francesco Esposito prétendait avoir sur l'Océan ou sur la Méditerranée.

Note 1: [(retour) ]

On nomme, à Naples, du nom d'esposito ou exposé, tout enfant abandonné par ses parents et confié à l'hospice de l'Annunziata, qui est l'établissement des enfants trouvés de Naples.

Francesco Esposito avait, comme matelot à bord de la Minerve, commandée par l'amiral Caracciolo, fait partie de l'expédition de Toulon, en bon allié des royalistes français qu'il était, et avait prêté main-forte à ceux-ci, lorsque, Toulon vendu aux Anglais, ils avaient pris leur revanche sur les jacobins. Il avait, il est vrai, été rigoureusement puni de cette complicité par l'amiral Caracciolo, qui n'entendait point que l'entente cordiale fût poussée jusqu'à l'assassinat; mais, au lieu que cette punition l'eût guéri de sa haine pour les sans-culottes, elle n'avait fait, au contraire, que la redoubler; de sorte que la seule vue d'un homme qui, adoptant les modes nouvelles, avait fait sur l'autel de la patrie le sacrifice de sa queue et de sa culotte pour adopter la titus et les pantalons, le faisait entrer dans des convulsions qui, au moyen âge, eussent nécessité l'emploi de l'exorcisme.

Au milieu de tout cela, François Esposito était resté excellent chrétien; il n'eût jamais manqué de faire, matin et soir, sa prière. Il portait sur sa poitrine la médaille de la Vierge que sa mère y avait attachée avant de l'introduire dans le tour des enfants trouvés, mais à laquelle elle s'était bien gardée de faire aucune marque qui pût laisser au jeune Esposito l'espérance d'être réclamé un jour. Tous les dimanches où il lui était permis d'aller à Toulon, il écoutait la messe avec une dévotion exemplaire, et pour tout l'or du monde il ne fût point sorti de l'église pour aller vider au cabaret, avec ses camarades, la bouteille de vin rouge de Lamalgue, ou la bouteille de vin blanc de Cassis, avant d'avoir vu rentrer le prêtre à la sacristie; ce qui n'empêchait point que cette opération de vider la bouteille au liquide blanc ou rouge, ne s'opérât jamais sans que l'on eût à enregistrer, sur la liste des cicatrices amicales, quelques égratignures plus ou moins larges, quelques piqûres plus ou moins profondes, résultats de ces duels au couteau, si fréquents dans la classe interlope à laquelle François Esposito appartenait et pour laquelle l'homicide n'est qu'un geste.

On sait comment se termina le siége; ce fut d'une façon fort inattendue. Une nuit, Bonaparte s'empara du petit Gibraltar; le lendemain, on prit les forts de l'Aiguillette et de Balaguier, dont on tourna immédiatement les canons contre les vaisseaux anglais, portugais et napolitains. Il n'y avait plus même à essayer de se défendre. Caracciolo, maître de sa frégate comme un cavalier de son cheval, ordonna de couvrir la Minerve de toile depuis ses basses voiles jusqu'à ses cacatois. François Esposito un des plus habiles et des plus vigoureux matelots, fut envoyé dans les oeuvres hautes de la frégate pour déployer la voile de perroquet. Il venait, malgré un roulis assez fort, de s'acquitter de cette manoeuvre à la plus grande satisfaction de son capitaine, lorsqu'un boulet français coupa, à un demi-mètre du mât la vergue sur laquelle ses deux pieds reposaient. La secousse lui fit perdre l'équilibre, mais il se retint des deux mains à la voile flottante, où il demeura suspendu à la force des poignets. La situation était précaire; François sentait la voile se déchirer peu à peu: en s'élançant, il pouvait profiter du moment où le roulis lui permettait de choir à la mer, et il avait, dans ce cas, cinquante chances sur cent de se sauver; en attendant, au contraire, que la voile se déchirât tout à fait, il pouvait tomber sur le pont, et alors il avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur une de se casser les reins. Il s'arrêta au premier parti, c'est-à-dire à celui qui lui offrait cinquante chances bonnes contre cinquante mauvaises, et, afin de faire passer les mauvaises du côté des bonnes, il fit voeu, à son patron saint François, de dépouiller—s'il en revenait—l'habit de marin, et de revêtir celui de moine. Or, le capitaine, qui, au bout du compte, tenait à Esposito, malgré sa mauvaise tête, attendu que c'était un de ses meilleurs marins, avait fait signe à une chaloupe de s'approcher et de se tenir prête à secourir Esposito. Celui-ci, précipité d'une hauteur de soixante pieds, tomba à trois mètres de la chaloupe, de sorte que, au moment où il remontait sur l'eau, quelque peu étourdi de sa chute, il n'eut qu'à choisir entre les mains et les avirons étendus vers lui. Il préféra les mains comme étant plus solides, saisit les premières qu'il trouva à sa portée, fut hissé hors de l'eau, et réintégré à bord, où Caracciolo s'empressa de lui faire son compliment sur la façon dont il exécutait les exercices de voltige; mais Esposito écouta les compliments de son capitaine d'un air distrait, et, comme celui-ci voulut bien s'enquérir du motif de sa distraction, il lui fit part du voeu qu'il avait fait, affirmant qu'il était certain qu'il lui arriverait malheur en ce monde ou dans l'autre, s'il n'accomplissait pas ce voeu, même par une circonstance indépendante de sa volonté. Caracciolo, qui ne voulait point avoir à se reprocher la perte de l'âme d'un si bon chrétien, promit à Esposito qu'aussitôt son retour à Naples, il lui donnerait son congé dans toutes les formes, mais à une condition: c'est que, le lendemain du jour où il aurait prononcé ses voeux, et où, par conséquent, il ferait partie de l'ordre, il viendrait le voir à bord de la Minerve avec son nouvel uniforme, et recommencerait, avec son froc, le même saut qu'il avait fait en costume de marin; bien entendu que la même chaloupe et les mêmes hommes seraient là pour lui prêter assistance à la seconde chute, comme ils avaient fait à la première. Esposito était dans un moment de foi; il répondit qu'il avait une telle confiance dans l'aide de son saint patron, qu'il n'hésitait point à accepter la condition et à renouveler l'épreuve; sur quoi, Caracciolo ordonna qu'on lui administrât deux rations d'eau-de-vie, et l'envoya se coucher dans son hamac, en le dispensant de tout service pendant vingt-quatre heures. Esposito remercia son capitaine, se laissa glisser par les écoutilles, avala la double ration d'eau-de-vie, et s'endormit, malgré le carillon infernal que faisaient les trois forts français, tirant à la fois sur la ville et sur les trois escadres alliées, lesquelles se hâtèrent de sortir du port à la lueur de l'incendie de l'arsenal, auquel les Anglais, en se retirant, avaient mis le feu.

Malgré les boulets français qui la poursuivirent en sortant de la rade, malgré la tempête qui l'accueillit après en être sortie, la frégate la Minerve, bravement conduite par son capitaine, regagna Naples sans trop d'avaries, et, une fois arrivé, fidèle à sa promesse, Caracciolo signa le congé de François Esposito, en lui imposant de vive voix, et sur sa parole de marin, les conditions qu'il lui avait prescrites, et que celui-ci promit d'accomplir.

François Caracciolo, devenu amiral, comme nous croyons l'avoir dit, à la suite de cette même expédition de Toulon, avait complétement oublié Esposito, son congé et les conditions auxquelles ce congé avait été accordé, lorsque, le 4 octobre 1794, jour de la Saint-François, se trouvant à bord de sa frégate pavoisée et tirant des salves d'honneur pour la fête du prince héréditaire, qui, lui aussi, se nommait François, il vit une douzaine de barques pleines de capucins, avec croix et bannières, se détacher du rivage, et, comme si elles étaient dirigées par un capitaine expérimenté, s'avancer en bon ordre vers la Minerve, en chantant de cette voix nasillarde particulière à l'ordre de Saint-François, les litanies des saints. Un instant, il put croire qu'il s'agissait d'un abordage, et se demandait s'il ne devait pas faire battre le branle-bas de combat, lorsque ces deux mots coururent du mât de misaine au mât d'artimon, sur les bouches des matelots montés dans les haubans pour voir cet étrange spectacle:

—Francesco Esposito! Francesco Esposito!

Caracciolo commença à comprendre ce dont il était question, et, jetant les yeux sur la flottille enfroquée, il reconnut en effet, dans la première barque, c'est-à-dire dans celle qui avait l'air de conduire et de commander les autres, Francesco Esposito, qui, revêtu de la robe de capucin, faisait d'une voix de tonnerre sa partie dans ce concert pieux et chantait à tue-tête les louanges de son saint patron.

La barque qui portait Esposito s'arrêta par humilité à l'échelle de bâbord; mais Caracciolo lui fit donner par son lieutenant l'ordre de passer à tribord, et alla attendre le néophyte en haut de l'escalier d'honneur.