Inutile de dire que Giacobino, traduit en français, donne pour résultante Jacobin.
Fra Pacifico jeta un cri de joie. De temps en temps, le vieil homme reparaissait en lui, et il était pris du besoin de quereller, de jurer, de frapper, comme au temps où il était marin. Un âne rétif s'appelant Jacobin! c'était tout simplement le salut de son âme qu'il rencontrait au moment où il s'en doutait le moins. Avec un animal si vicieux, les occasions légitimes de se mettre en colère ne lui manqueraient plus, et, quand sa colère aurait besoin de se traduire en actions au lieu de se répandre en paroles, il saurait au moins sur qui frapper! Ainsi tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles! jusqu'au nom caractéristique donné à l'animal par son propriétaire.
En effet, tout le monde connaissait à Naples la haine que frère Pacifique portait au seul nom de jacobin. En attaquant, en insultant, en maudissant l'animal par son nom, il attaquait, il insultait, il maudissait la secte tout entière, laquelle faisait—si l'on en croyait les têtes tondues et les pantalons de toutes les couleurs qui allaient chaque jour augmentant par les rues,—laquelle faisait tous les jours les progrès les plus inquiétants à Naples. Le choix de fra Pacifico était donc fixé sur Jacobin, et plus on en disait de mal, plus on l'affermissait dans son choix.
Avec le droit bien reconnu qu'avait le moine de jeter son cordon sur le dos de l'âne, et, par ce seul acte, de le confisquer à son profit, il n'y avait pas moyen au marchand de se montrer difficile sur le prix; il consentit donc à recevoir les cinquante francs offerts par fra Pacifico, craignant de ne rien recevoir du tout, et, en échange des dix piastres à l'effigie de Charles III, sur lesquelles fra Pacifico se fit rendre quatre-vingt-seize grains, la piastre valant douze carlins et huit grains, l'animal devint la propriété du couvent, ou plutôt la sienne.
Mais, soit sympathie pour son ancien maître, soit antipathie pour le nouveau, l'animal parut résolu à donner, séance tenante, à fra Pacifico, le prospectus des mauvaises qualités dont le vendeur avait fait l'énumération.
Le cheval, dit la loi napolitaine, doit être vendu avec sa bride, et l'âne avec sa longe.
En conséquence de cet axiome de droit, Giacobino avait été non-seulement vendu, mais livré avec sa longe. Fra Pacifico prit donc l'animal par la longe et se mit à tirer en avant. Mais Giacobino s'arc-bouta sur ses quatre pieds, et rien ne put le déterminer à prendre le chemin de l'Infrascata. Après quelques efforts qui furent inutiles, et qui pouvaient porter atteinte à l'influence de saint François, fra Pacifico résolut de recourir aux grands moyens. Il se rappela que, du temps qu'il était marin, il avait vu, sur les côtes d'Afrique, les chameliers conduire leurs chameaux avec une corde passée dans la cloison du nez. Il tira son couteau de la main droite, pinça les narines de Giacobino de la main gauche, incisa la cloison nasale, et, avant même que l'âne, qui ne pouvait se douter de l'opération à laquelle il allait être soumis, eût même songé à y mettre opposition, la corde était passée par l'ouverture, et Giacobino bridé par le nez, au lieu de l'être par la bouche; l'animal voulut poursuivre sa résistance et tira de son côté, mais fra Pacifico tira du sien. Jacobin poussa un hennissement de douleur, jeta un regard désespéré à son ancien maître, comme pour lui dire: «Tu vois, j'ai fait ce que j'ai pu,» et suivit fra Pacifico au couvent de Saint-Éphrem, avec la même docilité qu'un chien en laisse.
Là, l'ayant enfermé dans une espèce de cellier qui devait lui servir d'écurie, fra Pacifico alla au jardin; choisit un pied de laurier qui tenait le milieu entre le bâton de Roland le Furieux et la massue d'Hercule; il le coupa d'une longueur de trois pieds et demi, l'écorça, lui laissa passer deux heures sous les cendres chaudes, et, armé de ce caducée d'une nouvelle espèce, il rentra dans le cellier et ferma la porte derrière lui.
Ce qui se passa alors entre Jacobin et frère Pacifique resta un secret entre l'homme et l'animal; mais, le lendemain, frère Pacifique, son bâton au poing et Jacobin ses paniers sur le dos, sortirent côte à côte, comme deux bons amis; seulement, la peau de Jacobin, lisse et luisante la veille, aujourd'hui meurtrie, fendue et ensanglantée en différents endroits, témoignait que cette amitié ne s'était pas consolidée sans quelque protestation de la part de Jacobin et sans une insistance obstinée de la part de fra Pacifico.
Comme celui-ci s'y était engagé, il étendit le cercle de sa course au Vieux-Marché, au quai, à Santa-Lucia, et revint le soir ramenant Jacobin porteur d'une telle charge de chair, de poisson, de gibier, de fruits et de légumes, que la communauté, abondamment pourvue, put du superflu faire une vente, et établir à la porte même du couvent, trois fois par semaine, un petit marché, où désormais s'approvisionnèrent les âmes dévotes et les estomacs pieux de la rue de l'Infrascata et de la salita dei Capuccini.