Il y avait près de quatre ans que les choses marchaient ainsi, et que fra Pacifico et son ami vivaient dans une bonne intelligence que jamais Jacobin n'avait plus essayé de rompre, lorsque tous deux, comme c'était leur habitude trois fois la semaine, sortirent du couvent et descendirent cette pente qui a donné son nom à la rue, Jacobin marchant devant, ses paniers vides sur le dos, et fra Pacifico le suivant, son bâton de laurier à la main.
Dès les premiers pas que le moine et l'âne firent dans la rue de l'Infrascata, l'homme le plus étranger aux moeurs de Naples eût pu reconnaître la popularité dont ils jouissaient tous deux: l'âne, auprès des enfants, qui lui apportaient à pleines mains des fanes de carotte et des feuilles de chou que Jacobin dévorait avec une visible satisfaction tout en marchant, et fra Pacifico, auprès des femmes, qui lui demandaient sa bénédiction, et des hommes, qui lui demandaient des numéros pour mettre à la loterie.
Il faut dire, à la louange de Jacobin et de frère Pacifique, que, si Jacobin acceptait tout ce qu'on lui offrait, frère Pacifique ne refusait rien de ce qui lui était demandé et donnait libéralement bénédiction et numéros, mais sans plus garantir l'efficacité des unes que la bonté des autres. De temps en temps, une dévote, plus démonstrative que ses compagnes, se jetait à genoux devant le moine. Si elle était jeune et jolie, fra Pacifico lui donnait le dessous de sa manche à baiser, ce qui lui permettait de lui caresser le menton, petite sensualité à laquelle il n'était point indifférent. Si elle était vieille et laide, au contraire, il se contentait de lui abandonner son cordon, qu'elle pouvait tirer et baiser à satiété. Mais elle devait s'arrêter au cordon, toute autre faveur lui étant impitoyablement refusée.
Dans les premiers jours de la quête, et quand il en était à la période primitive de la besace, en récompense de ses bénédictions et de ses numéros, les habitants de la rue de l'Infrascata, de la strada dei Studi, del largo Spirito-Santo, de Porta-Alba et des autres quartiers qu'il avait l'habitude de parcourir, avaient offert de payer les bontés que fra Pacifico avait pour eux avec des fruits, des légumes, du pain, de la viande et même du poisson, quoique le poisson monte rarement jusqu'aux hauteurs où sont situées les rues que nous venons de citer,—et fra Pacifico avait accepté. La besace n'était pas fière; mais il avait remarqué que toutes les denrées offertes par les gens habitant des maisons éloignées des quartiers marchands étaient de second choix, et c'était surtout ce qui l'avait fait insister pour avoir un âne. Une fois l'âne acheté, fra Pacifico avait poussé jusqu'aux endroits où se trouvait la fleur de toute chose, et avait complétement dédaigné les productions ou les offrandes des quartiers intermédiaires.
Nous ne voulons pas dire que les maraîchers du Vieux-Marché, que les bouchers du vico Rotto, les pêcheurs de la Marinella et les fruitiers de Santa-Lucia, dont fra Pacifico écrémait les plus beaux produits, n'eussent pas autant aimé que le moine commençât sa récolte au sortir du couvent, et que ses paniers, au lieu de leur venir complétement vides, arrivassent aux deux tiers, ou tout au moins à moitié pleins. Plus d'une fois, en l'apercevant, les marchands avaient essayé de dissimuler quelque belle pièce qu'ils voulaient garder pour de riches pratiques; mais fra Pacifico avait un flair admirable pour découvrir toute fraude. Il allait droit à l'objet qu'on essayait de lui dérober, et, si on ne lui offrait pas le susdit objet de bonne volonté, le cordon de Saint-François faisait son office. Or, pour éviter toutes ces petites chicanes, fra Pacifico en était arrivé à ne plus attendre qu'on lui donnât: il touchait de son cordon, prenait et tout était dit. Et les marchands, qui, du temps de Masaniello, s'étaient révoltés pour un impôt que le duc d'Arcos avait voulu mettre sur les fruits, supportaient, non pas joyeusement, mais du moins patiemment cette dîme, que le quêteur du couvent de Saint-Éphrem prélevait sur tous leurs produits; si bien que jamais l'idée n'était venue à aucun de se révolter contre cette tyrannie. Si fra Pacifico, son choix fait, voyait quelques traces de mécontentement sur le visage de celui à qui il faisait l'honneur de s'adresser, il tirait de sa poche une tabatière de corne étroite et profonde comme un étui, offrait une prise au marchand lésé dans ses intérêts, et il était rare que cette faveur particulière ne ramenât point le sourire sur les lèvres de ce dernier. Si cette attention était insuffisante, fra Pacifico, qui, malgré le nom qu'il s'était imposé, avait été toujours facile à remuer, de bronzé qu'il était, devenait couleur de cendre; ses yeux lançaient un double éclair, son bâton de laurier résonnait sur le lastrico, et, à cette triple démonstration, il n'était jamais arrivé que la bonne humeur ne reparût pas immédiatement sur le visage du mauvais catholique qui ne se trouvait pas trop heureux de faire à saint François l'hommage de son oie la plus grasse, de son melon le plus savoureux, de son entre-côte la plus tendre ou de son poisson le plus luisant.
Ce jour-là, comme d'habitude, fra Pacifico descendit donc sans s'arrêter autrement que pour donner sa bénédiction et la manche de sa robe à baiser, et indiquer des ambes, des ternes, des quaternes et des quines aux joueurs de loterie, à travers ce dédale de petites rues qui s'étend de la Vicaria à la strada Egiziaca-a-Foriella; arrivé là, il prit la via Grande, le vico Berrettari et déboucha sur la place du Vieux-Marché juste derrière la petite église de la Sainte-Croix, dont les prêtres conservent, non point par vénération, mais pour en faire montre, le billot blasonné sur lequel Coradino et le duc d'Autriche eurent la tête tranchée par le duc d'Anjou, ce roi au visage basané, qui, dit Villani, «dormait peu et ne riait jamais.»
L'église dépassée, fra Pacifico se trouvait dans un nouveau pays.
Véritable pays de Cocagne, où le règne animal et le règne végétal sont confondus, où grognent les cochons, où gloussent les poules, où nasillent les oies, où chantent les coqs, où glougloutent les dindons, où cancanent les canards, où roucoulent les pigeons, où, près du faisan mordoré de Capodimonte, du lièvre de Persano, des cailles du cap Misène, des perdrix d'Acerra, des grives de Bagnoli, sont étalées à terre les bécasses des marais de Lincola et les sarcelles du lac d'Agnano; où des montagnes de choux-fleurs et de broccolis, des pyramides de pastèques et de melons d'eau, des murailles de fenouil et de céleri dominent des couches de péperones écarlates, de tomates cramoisies, au milieu desquelles s'arrondissent des corbeilles de ces petites figues violettes du Pausilippe et de Pouzzoles dont Naples, pendant un an, grava l'effigie sur sa monnaie comme le symbole de son éphémère liberté.
C'était au milieu de ces richesses que fra Pacifico moissonnait tous les deux jours à pleins paniers.
Le moine leva sa dîme accoutumée; mais, tout en la levant, il lui sembla qu'une grande préoccupation planait ce jour-là sur la place. Les marchands causaient ensemble; les femmes chuchotaient tout bas; les enfants faisaient des amas de pierres, et, contre toute habitude, à quelque marchand que fra Pacifico s'adressât, celui-ci ne faisait qu'une médiocre attention aux denrées, légumes, volailles, gibiers ou fruits que le frère quêteur choisissait, et dont il bourrait ses paniers; or, comme les susdits paniers étaient déjà aux deux tiers remplis, fra Pacifico pensa qu'il était temps de passer à la viande de boucherie, et il s'achemina vers San-Giovanni-al-Mare, où tenaient plus particulièrement leur commerce les macellaï et les beccaï, c'est-à-dire les bouchers et les tueurs de chèvres et de moutons, ces deux industries se côtoyant, mais cependant étant séparées à Naples. Il s'achemina donc vers la rue San-Giovanni-al-Mare, au milieu de cette incompréhensible indifférence que lui témoignait la population. Depuis son entrée au Vieux-Marché, pas une femme ne lui avait demandé sa bénédiction, et pas un homme ne l'avait prié de lui dire d'avance les numéros qui gagneraient au prochain tirage de la loterie.