—Que dites-vous là! murmura Luisa toute frissonnante.

—Je vous dis ce qui est, mais ce qui est pour moi n'est peut-être pas pour vous, et cependant je n'ai pas vu seul cette chère apparition.

—Une autre que vous l'a vue? s'écria Luisa.

—Oui, une femme bien simple, une paysanne, incapable d'inventer une semblable histoire: ma nourrice.

—Votre nourrice a vu l'ombre de votre mère?

—Oui; voulez-vous que je vous raconte cela? demanda le jeune homme en souriant.

Pour toute réponse, Luisa saisit les deux mains du blessé et le regarda avidement.

—Nous demeurions en France,—car, si ce n'est point en France que mes yeux se sont ouverts, c'est là qu'ils ont commencé à voir;—nous habitions au milieu d'une grande forêt; mon père m'avait donné une nourrice d'un village distant d'une lieue et demie ou deux lieues de la maison que nous habitions. Une après-midi, elle alla demander à mon père la permission de faire une course pour voir son enfant, qu'on lui avait dit être malade; c'était celui-là même qu'elle avait sevré pour me donner sa place; non-seulement mon père le lui permit, mais encore il voulut l'accompagner pour visiter son enfant avec elle; on me donna à boire, on me coucha dans mon berceau, et, comme je ne me réveillais jamais qu'à dix heures du soir, et que mon père, avec son cabriolet, ne mettait qu'une heure et demie pour aller au village et revenir à la maison, mon père ferma la porte, mit la clef dans sa poche, fit monter la nourrice près de lui et partit tranquille.

»L'enfant n'avait qu'une légère indisposition; mon père rassura la bonne femme, laissa une ordonnance au mari et un louis pour être sûr que l'ordonnance serait suivie, et s'en allait revenir à la maison en y ramenant la nourrice, lorsqu'un jeune homme éploré vint tout à coup lui dire que son père, un garde de la forêt, avait été grièvement blessé la nuit précédente par un braconnier. Mon père ne savait point ce que c'était que de repousser un semblable appel; il remit la clef de la maison à la nourrice et lui recommanda de revenir sans perdre un instant, d'autant plus que le temps devenait orageux.

»La nourrice partit. Il était sept heures du soir; elle promit d'être avant huit heures à la maison, et mon père s'en alla de son côté, après lui avoir vu prendre le chemin qui devait la ramener près de moi. Pendant une demi-heure, tout alla bien; mais alors le temps s'obscurcit tout à coup, le tonnerre gronda et un orage terrible éclata, mêlé d'éclairs et de pluie. Par malheur, au lieu de suivre le chemin frayé, la bonne femme prit, afin d'arriver plus vite à la maison, un sentier qui raccourcissait la distance, mais que la nuit rendait plus difficile; un loup qui, effrayé lui-même par l'orage, croisa son chemin, lui fit peur; elle se jeta de côté, s'enfuit, s'engagea dans un taillis, s'y égara, et, de plus en plus épouvantée par l'orage, erra au hasard, appelant, pleurant, criant, mais n'ayant pour réponse à ses cris que ceux des chouettes et des hiboux.