—Onze ou douze mille, et encore le Directoire choisit-il justement ce moment-ci pour m'en demander trois mille afin de renforcer la garnison de Corfou.
—Mais, mon général, dit Thiébaut, il me semble que, dans les circonstances où nous nous trouvons et qu'ignore le Directoire, vous pouvez vous refuser à obéir à un pareil ordre.
—Peuh! fit Championnet. Ne croyez-vous pas, Éblé, que, dans une bonne position fortifiée par vous, neuf ou dix mille Français ne puissent pas tenir tête à cinquante-deux mille Napolitains, surtout commandés par le général baron Mack?
—Oh! général, dit en riant Éblé, je sais que rien ne vous est impossible; et, d'ailleurs, je les connais mieux que vous, les Napolitains.
—Et où avez-vous fait leur connaissance? Il y a un demi-siècle, Toulon excepté, et vous n'y étiez pas, que l'on n'a entendu leur canon.
—Lorsque je n'étais que lieutenant, répliqua Éblé, il y a douze ans de cela, j'ai été amené à Naples avec Augereau, qui n'était que sergent, et M. le colonel de Pommereuil, qui, lui, est resté colonel, par M. le baron de Salis.
—Et que diable veniez-vous faire à Naples?
—Nous venions, par ordre de la reine et de Sa Seigneurie sir John Acton, organiser l'armée à la française.
—C'est une mauvaise nouvelle que vous me donnez là, Éblé; si j'ai affaire à une armée organisée par vous et par Augereau, les choses n'iront pas si facilement que je le croyais. Le prince Eugène disait, en apprenant qu'on envoyait une armée contre lui, dans son incertitude du général qui la commandait: «Si c'est Villeroy, je le battrai; si c'est Beaufort, nous nous battrons; si c'est Catinat, il me battra.» Je pourrais bien en dire autant.
—Oh! tranquillisez-vous sur ce point! Je ne sais quelle querelle survint alors entre M. de Salis et la reine, mais le fait est qu'après un mois de séjour, nous avons été mis tous à la porte et remplacés par des instructeurs autrichiens.