—Il est dix heures un quart du matin; à deux heures un quart de l'après-midi, vous serez libre. Thiébaut, dit-il à son aide de camp, qui venait de rentrer après avoir transmis les ordres du général, faites mettre un couvert de plus, monsieur nous fait l'honneur de déjeuner avec nous.

—Général, balbutia le jeune officier étonné, plus qu'étonné, embarrassé de cette politesse à l'endroit d'un homme qui apportait une lettre si peu polie, je ne sais vraiment...

—Si vous devez accepter le déjeuner de pauvres diables manquant de tout, quand vous quittez une table royale somptueusement servie? dit Championnet en riant. Acceptez, major, acceptez. On ne meurt pas, fût-on Alcibiade en personne, pour avoir une fois par hasard mangé le brouet noir de Lycurgue.

—Général, répliqua l'aide de camp, laissez-moi alors vous remercier doublement de l'invitation et des conditions dans lesquelles elle est faite; peut-être vais-je partager le repas d'un Spartiate; mais un Français seul pouvait avoir la courtoisie de m'y faire asseoir.

—Général, dit Thiébaut en rentrant, le déjeuner est servi.

XLIX

LA DIPLOMATIE DU GÉNÉRAL CHAMPIONNET

Championnet invita le major Ulrich à passer le premier dans la salle à manger, et lui désigna sa place entre le général Éblé et lui.

Le déjeuner, sans être celui d'un Sybarite, n'était pas tout à fait celui d'un Spartiate: il tenait le milieu entre les deux; grâce à la cave de Sa Sainteté Pie VI, les vins étaient ce qu'il y avait de mieux.

Au moment où l'on se mettait à table, un coup de canon retentit, puis un second, puis un troisième.