Il y eut donc, non point résistance volontaire à la foule, mais opposition matérielle à son envahissement.
Alors, cette même foule, toujours féconde en moyens expéditifs et ingénieux, eut l'idée, non point d'enfoncer les portes et les barrières du Ghetto, mais de jeter par-dessus son enceinte des brandons allumés au bûcher voisin.
Les brandons se succédèrent avec rapidité; puis les perfectionneurs—il y en a partout—les enduisirent de poix et de térébenthine. Bientôt le Ghetto présenta l'aspect d'une ville bombardée, et, au bout d'une demi-heure, les assiégeants eurent la satisfaction de voir en plusieurs endroits des flammes qui dénonçaient cinq ou six incendies.
Au bout d'une heure de siége, le Ghetto était tout en feu.
Alors, les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et, avec des cris de terreur, toute cette malheureuse population, surprise au milieu de son sommeil, hommes, femmes, enfants à demi nus, se précipitèrent par les portes comme un torrent qui brise ses digues, et se répandirent, ou plutôt essayèrent de se répandre par la ville.
C'était là que la populace l'attendait, chacun mit la main sur son juif et s'en fit un cruel amusement; le répertoire tout entier des tortures fut épuisé sur ces malheureux: les uns furent forcés de marcher pieds nus sur des charbons ardents en portant un porc entre leurs bras; les autres furent pendus par-dessous les aisselles, entre deux chiens pendus eux-mêmes par les pattes de derrière et qui, enragés de douleur et de colère, les criblaient de morsures; un autre enfin, dépouillé de ses vêtements jusqu'à la ceinture avec un chat attaché sur le dos, fut promené par la ville, battu de verges comme le Christ; seulement, les verges frappaient à la fois l'homme et l'animal, et, de ses dents et de ses griffes, l'animal déchirait l'homme; enfin d'autres, plus heureux, furent jetés au Tibre et noyés purement et simplement.
Ces amusements durèrent non-seulement pendant toute la nuit, mais encore pendant les journées du lendemain et du surlendemain, et se présentèrent sous tant d'aspects différents, que le roi finit par demander quels étaient les hommes que l'on martyrisait ainsi.
Il lui fut répondu que c'étaient des juifs qui avaient eu l'imprudence de se considérer, après le décret de la République, comme des hommes ordinaires, et qui, en conséquence, avaient logé des chrétiens chez eux, avaient acheté des propriétés, étaient sortis du Ghetto, s'étaient installés dans la ville, avaient vendu des livres, s'étaient fait soigner par des médecins catholiques et avaient enterré leurs morts aux flambeaux.
Le roi Ferdinand eut peine à croire à tant d'abominations; mais enfin, on lui mit sous les yeux le décret de la République qui rendait aux juifs leurs droits de citoyens: il fut bien obligé d'y croire.
Il demanda quels étaient les hommes assez abandonnés de Dieu pour avoir fait rendre un pareil décret, et on lui nomma les consuls Mattei et Zaccalone.